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 Sommes nous ennemies?

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Fugitive
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MessageSujet: Sommes nous ennemies?   Mer 28 Sep 2011 - 0:53

Les salons littéraires étaient un lieu de prédilection pour Europe depuis maintes années. Elle y avait pris ses marques étant jeune en suivant sa mère un peu partout, explorant progressivement les sphères guindées des gens de lettre; et sa fréquentation avait bien sûr augmentée lorsqu’elle même s’était lancée dans l’écriture. Sa fortune lui permettait de se passer de mécène, mais rien ne valait une bonne publicité lors d’un dîner mondain pour vanter ses ouvrages au milieu d’autres individus présents eux aussi pour s’enorgueillir de leurs rédactions. Cela permettait de garnir le carnet de commandes mais également de se tenir au courant des dernières nouveautés à la mode ou de s’enrichir sur des sujets variés.

Pourtant jamais Europe n’avait eu moins envie de se déplacer qu’en ce jour de septembre. Depuis deux mois la marque apposée sur son front la faisait souffrir le martyr dès que les conditions climatiques, son environnement ou même son alimentation devenaient un peu trop… prononcés. La seule perspective de se rendre à ce salon était une torture et la Grande Prêtresse ne s’y était résolue que de mauvaise grâce, au bout d’une longue méditation qui l’avait conduite à la conclusion d’une absence préjudiciable, tant pour son image que pour le reste. A présent qu’elle s’y trouvait, la cacophonie de la foule, les goûts acidulés des amuses-bouche, le va-et-vient affolant des personnes présentes la mettait au supplice. Elle faisait de son mieux pour sourire, rester polie et participer aux discussions en tentant de masquer sa douleur et ses grimaces.

L’événement se tenait chez Adélaïde Maréchal, une bourgeoise de Forbach très connue dont le mari fortuné n’avait jamais su lui refuser le moindre de ses caprices. Sans doute par volonté d’imitation des nobles elle dépensait souvent des sommes substantielles en toilettes diverses et organisations de réceptions telles que celles-ci, y invitant ses pairs autant que la bonne société. Assis autour de la grande table ou vautrés sur de soyeux sofas, les invités parlaient gaiement par petits groupes.

Europe s’était isolée un moment pour calmer sa souffrance car le bruit ambiant lui donnait l’impression que ses tempes étaient enserrées dans un étau. Elle poussa un soupir puis releva la tête, s’immobilisant soudainement. Dans la foule venait d’apparaître une personne –non, deux- qu’elle n’avait pas la moindre envie de croiser et encore moins de saluer.
Elle aurait dû se douter que le couple serait ici aujourd’hui; de part la profession de libraire leurs domaines communs étaient nécessairement appelés à les rapprocher. Ceci dit, Europe avait espéré que sur un coup de chance, ils ne se croiseraient pas parmi la foule d’invités.

Océane Wenkell était l’archétype de la personne sur laquelle la Grande Prêtresse avait définitivement tiré un trait. Plusieurs décennies auparavant, sa mère lui avait conté l’histoire de la tante d’Europe, la fantasque Rosaline qui avait tant fait parler d’elle en son époque. Originale et dissipée, pas du tout dans l’esprit des traditions familiales, excentrée d’ailleurs du tronc des valeurs brutes, nombre avaient tenté de la faire rentrer dans le rang et il ne s’en était pas trouvé un capable de la replacer sur un chemin correct. Erreur numéro un. Lorsqu’on naît dans une famille aussi complexe, grande et renommée, mieux valait satisfaire à toutes les exigences de son rang plutôt que de se tourner délibérément vers le futile… Bien sûr, tout cela serait resté au stade anecdotique si Rosaline n’avait pas décidé d’épouser ce Castelli sans le sous, tournant le dos à tout ce qui faisait d’un Eléanora-Sun un Eléanora-Sun, et alors même que les membres de la famille ne cessaient d’élever le nom de la maison familiale à coup d’hymens prestigieux… Erreur numéro deux.

Mais le pire était encore à venir.

Car les deux vauriens avaient copulé et donné naissance à une engeance certes déshonorante, mais pas au point de penser qu’elle allait se vautrer allègrement dans la lie comme ce fut le cas... Castelli junior prit une décision qui eut au sein de la famille Eléanora-Sun, un impact aussi retentissant que dans la tribu d’Olrun lors du schisme d’Alicia: il décida de rejoindre le Lys Noir. Erreur numéro trois, bien que le terme fut un euphémisme très poussé; « catastrophe absolue numéro trois » aurait mieux convenu. A partir de ce jour la scission fut totale et chaque Eléanora-Sun qui se respecte jura de rayer de la mémoire collective le nom honni de Castelli.

Leur départ de Forbach fut d’ailleurs une bénédiction pour les gens respectables qui souhaitaient les avoir enfin hors de leur vue. Europe n’apprit la naissance des enfants Castelli que bien plus tard, puisqu’elle ne se donnait pas la peine de se renseigner sur cette branche coupée de l’arbre et pourrie jusqu’à la moelle. Et c’est avec une indifférente affliction mêlée de mépris qu’elle vit ainsi revenir un jour à Forbach Océane Castelli, qu’elle n’avait jamais connue... Et qu’elle n’aurait souhaité jamais connaître. La péronnelle s’était pendant son voyage, déshonorée au-delà de toute raison, puisqu’elle revint avec un patronyme changé et au bras d’un juif. Erreur numéro quatre. Celle qui faisait allègrement déborder un vase, qui avait déjà débordé mille fois.

Europe éprouvait le plus grand mépris pour les gens de son espèce, de toute façon indigne mais que l’on disait aussi arriviste et vénale. Il n’était pas étonnant qu’Isabelle la Catholique ait confié l’édification du système bancaire à des juifs; seuls ces gens avaient à ce point l’odieux talent de la spéculation et de la
res fisci. Bien sûr, la Grande Prêtresse pensait cela en toute mauvaise foi; puisque presque tous les membres de sa famille étaient, en conformité avec leurs traditions, des banquiers, des comptables, des négociants, et tous genres de professions portées sur l’agiotage. Elle-même malgré son sexe féminin n’avait pas fait exception à la règle: chez les Eléanora-Sun, chacun devait apporter sa juste contribution à la famille, les hommes en faisant fructifier la fortune, la gloire et le pouvoir, les femmes en se mariant avec un bon parti élevant leur position sociale. Europe à défaut de faire partie du second cas, s’était rabattue sur le premier pour ne pas être inutile. Louis possédait certes bagage militaire et pécule substantiel à la clé, il n’en restait pas moins un roturier sans les titres nobiliaires idoines. Ce qu’Europe possédait, elle, en tant que marquise de Mérignac. De plus Louis n’ayant jamais voulu s’impliquer dans des métiers de bureau et assumer la frénésie pécuniaire familiale, ils ne s’étaient jamais mariés et c’était elle qui avait toujours tout géré de ce côté là, dirigeant la branche forbachoise des Eléanora-Sun au côté notamment de son cousin Oresme. Et tandis que les femmes de la famille comme sa cousine Mérope passaient leur temps oisives comme toutes nobles qui se respectent, Europe elle s’occupait nuit et jour des affaires courantes, d’un clan entier de sorcières, de la paperasse administrative, de la gestion des fonds, et tant d’autres tâches qu’on disait ingrates et rébarbatives… En effet à une époque, elle avait été écrasée par le poids des convenances; à présent elle les avaient embrassées et le résultat n’en était que plus flamboyant. Europe était une femme d’affaires et n’aurait rien sû faire d’autre.

La Grande Prêtresse revint doucement à la réalité à mesure qu’elle voyait les deux imbéciles indignes se diriger dans sa direction. Elle ne souffrirait ni leur vue ni leur proximité. Mieux valait fuir, car en public elle serait obligée de leur parler, et avec politesse en plus! En outre Océane faisait partie du Lys Noir: les sorcières des deux tribus n’étaient pas sensées communiquer, et sûrement pas au nom d’un vague ancêtre commun.
Elle s’en fut dans l’autre sens et se greffa d’autorité dans la discussion vive de deux amies nobles, espérant qu’Océane et son abruti de mari n’aient pas assez de cran pour en faire de même.


_________________
.
Ces figures, ces êtres humains
absorbent pareillement la lumière cosmique, l'air ou l'eau salée -
et chacun réfléchit à une nouvelle ontologie
Mais ces dessins eux-mêmes, sont paysages de l'esprit...


Dernière édition par Europe le Lun 19 Déc 2011 - 3:15, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Sommes nous ennemies?   Mar 4 Oct 2011 - 12:02

Nathanaël était lâché dans ce salon comme un chiot dans une partie de ballon. Tant d’opportunités, de choses à voir et à dire, à concrétiser et à courir après. Les gens se contentaient de parler littérature, lui venait parler argent. Certes, il y avait de quoi choquer la sensibilité des plus artistes parmi eux, mais il fallait avoir le nez bien fin pour ainsi faire la fine gueule. Tout au plus laissait-t-il à Océane les négociations les plus délicates, étant bien plus proche de la mentalité d’un artiste que lui, juif imprimeur n’ayant aucun souci moral avec le capital.

Il écoutait de derrière, avait un don pour entendre parler de nouveaux projets, se rapprochait subrepticement et jaugeait déjà en lui si cela valait le coup de publier ce qui était débattu. Le mieux était quand l’auteur lui-même ne résistait pas à l’envie de partager des vers de sa composition et qu’il déclamait son échantillon avec plus ou moins d’emphase devant plus ou moins de public. Nathanaël ne comprenait jamais rien aux poèmes, mais il comprenait les réactions : si les gens appréciaient, bingo c’était publié. C’était Océane qui jugeait la qualité des écrits, pas lui. Lui, il regardait si ca se vendait, quitte à contribuer à sa propre caricature. De toute façon les gens stupides s’y référaient toujours.

Il repéra du coin de l’œil un homme qui avait ouvert un cahier et qui s’éclaircissait la voix. Il retrouva sa femme en vitesse et la tapota au coude pour signaler le spectacle à venir. Si jamais ce grand escogriffe osseux était convaincant, il y aurait peut être moyen…

Mortel pense quel est dessous la couverture
D’un charnier mortuaire un corps mangé de vers,
Décharné, dénervé, où les os découverts,
Dépoulpés, dénoués, délaissent leur jointure :

Ici l’une des mains tombe de pourriture,
Les yeux d’autre côté détournés à l’envers
Se distillent en glaire, et les muscles divers
Servent aux vers goulus d’ordinaire pâture :

Le ventre déchiré cornant de puanteur
Infecte l’air voisin de mauvaise senteur,
Et le nez mi-rongé difforme le visage ;
Puis connaissant l’état de ta fragilité,

Fonde en Dieu seulement, estimant vanité
Tout ce qui ne te rend plus savant et plus sage.


Un silence lourd autour de lui, alors que le reste de la salle continuait de bruisser. Nathanaël, pétrifié devant tant de morbidité, et choqué par les images précises, ne put s’empêcher de demander à sa femme, comme un instinct qui prenait malgré tout le dessus

« Ah oui… je sais que c’est passé de mode, mais tu crois qu’on pourrait vendre du baroque ? »


Et quoi ? Ce n’était pas parce qu’on n’appréciait pas qu’on ne devait pas vendre. Combien de fois avait-t-il imprimé des délires théologiques d’éminents docteurs chrétiens qui prétendaient être Saint-Augustin réincarné . Il avait même vu passer un pamphlet antisémite une fois. Il y avait une grosse prime à la clé, Nathanaël l’avait imprimé. Il y avait juste eu un problème lors de la livraison, alors que le travail avait été payé et contrôlé, mais trois fois rien.

« Non, hein ? »

Non. Et on savait pourquoi. Dans un ou deux siècles, l’humanité aurait peut être un autre accès de morbidité, ce serait de nouveau romantique, mais pour l’instant, c’était les pastorales qui étaient en vogue, pas les descriptions de cadavres. De toute façon il n’y connaissait rien.

« Non. Bon. »

Il y en aurait d’autres, des moins douteux. C’était évidemment très gênant quand on ne connaissait personne, mais la Fortune souriait souvent aux audacieux généralement. Et lorsqu’on voit une chevelure violette, signe distinctif d’un certain membre de la belle-famille, avec qui certes Océane était officiellement en froid, pour des raisons un peu obscures, qui avaient un lien avec une voie que les Castelli avaient empruntés… Ma foi, un ashkénaze pouvait bien accueillir un séfarade sous son toit, ils étaient pourtant différents, mais puisqu’ils vénéraient le même Yahvé…

Il signala à sa femme qu’il allait se rapprocher d’Asie, et fendit la foule pour s’en rapprocher. Il refit sa technique de croiser pas loin du cercle de discussion, jauger la teneur, et la jugeant à son goût, il eut le cran de venir y afficher de façon plus ouverte son visage de joli môme et sa mèche dans le vent, un sourire ravisseur aux lèvres.



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