AccueilPortailFAQRechercherS'enregistrerMembresGroupesConnexion

Partagez | 
 

 Sans visage et sans nom

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas 
AuteurMessage
Prostitué
Prostitué
avatar


MessageSujet: Sans visage et sans nom   Dim 15 Avr 2012 - 7:53

Auberge de la Croix Rousse, 15 mai 1644

On se rappelle toujours un temps où la vie fut meilleure. L’on ne s’en rend jamais compte au moment où on pourrait l’apprécier… c’est bien connu. Francis n’aurait jamais cru que cette date de 1644 représenterait ce temps. Il ne s’était rien passé de particulier et c’est exactement ce qui en fit l’époque à laquelle il voulut revenir. L’Agent du Diable n’était encore qu’une fable que personne n’avait songé à inventer, d’ange de pierre et de malédiction, il n’y a avait pas encore, pas de massacre, et Adal Loewenstein n’avait pas encore songé qu’Alexandrine D’Hasbauer pouvait être autre chose qu’un vague portrait sur une toile.

L’Auberge de la Croix Rousse était sans doute l’endroit préféré de Francis à Forbach. On y retrouvait presque chaque tranche de la société et tout particulièrement la racaille la plus pourrie de tout le comté. Le courtisan descendait tout juste les escaliers. Son dernier client venait de les dévaler en vitesse quelques minutes auparavant. La nature de leurs rendez-vous les faisait toujours s’éclipser rapidement de l’endroit. Francis en riait. Ils avaient honte. Mais Francis marchait toujours la tête haute. Son regard balayait la grande salle. Se promenant d’une table à l’autre, il rencontrait chaque groupe, chaque personne, comme s’il les connaissait personnellement. Là, la table des inquisiteurs. Même en laissant traîner la vague impression qu’ils n’étaient que des clients comme les autres, tout le monde savait que c’était faux. Ils parlaient plus fort que les autres, buvaient plus, et s’appropriaient les putains des autres sans que personne n’osât les en réprimander. De ce côté Francis était tranquille. Aucun soldat de Dieu n’aurait osé publiquement avouer son penchant pour Sodome. Le courtisan pouvait remercier les sorcières de représenter une plus grande menace aux yeux des inquisiteurs qui ne faisaient pas de cas d’un jeune homme qui divertissait les vieux, et même certains hommes de Dieu.

Ça et là, quelques tables accueillaient un client seul. Des voyageurs de passage. La plupart se tenaient à carreau sirotant tranquillement leur verre et dégustant lentement leur repas. Faire trop de bruit quand on était un étranger était dangereux en ces terres comme bien des endroits. De temps à autre, un survenant se croyant plus malin que tout le monde finissait dans un fossé. Ce qui n’empêchait pas les visiteurs de passage de monter dans leur chambre, une charmante compagnie au bras. De ceux-là, quelques uns ne niaient pas leurs préférences et Francis pouvait faire quelques pièces. Pas de place pour le romantisme, il fallait aimer les bas instincts pour apprécier de fréquenter une auberge. Mais on y trouvait un repas chaud, de l’alcool et personne ne pouvait s’y sentir seul à condition d’avoir de quoi payer. Même la tendresse ne faisait pas de charité.

Et il y avait les filles de l’Auberge. Elles passaient parfois sans qu’on puisse se rappeler leur nom. C’était à se demander si elles en avaient un. Elles apparaissent et disparaissaient. Elles avaient toutes le même visage de toute façon. Se rendait-on seulement compte qu’elles étaient plusieurs. Francis s’en rendait compte. Il s’amusait à les compter. Tient une nouvelle… Ah non, non, c’est peut-être la même qu’hier… Aurait-elle coupé ses cheveux pour qu’une noble tête chauve puisse se vêtir? Je suis sûr d’en avoir vu une dont la chevelure descendait jusqu’aux reins, facile. Et puis une rousse, superbe, Francis s’en rappelait comme si c’était hier. Elle, on ne pouvait pas la confondre, si ce n’est de visage, c’est surtout sa poitrine d’une générosité à faire rougir le meilleur des samaritain qui avait imprégné les mémoires. Celle de Francis du moins. Il l’avait connue celle là. Sa vue, son toucher, son odorat… tous ses sens se chargeaient de lui rappeler cette jolie rousse qu’il avait connu debout dans un coin mal éclairé. Même elle, elle était passée, sans nom et sans visage.

C’est bien pour cette raison que la rencontre de cette journée de mai était si notable. Qu’avait donc cette fille d’auberge aux traits si banals pour capter l’attention de Francis? Ce n’était pas sa poitrine. Et elle n’était pas rousse. Pour la première fois, il voyait le visage d’une de ces filles qu’il avait compté comme on compte les canards sur un lac. Il ignorait même si elle était là depuis longtemps. Creusant dans sa mémoire, il cherchait. Une tournure pareille devait être reconnaissable. On aurait dit un orme… ou un saule, oui, plutôt un saule. Penché par en avant, honteux de sa hauteur et se voilant la face aux autres arbres de ses longues branches feuillues. Peut-être était-ce ce désir de se cacher au grand jour qui la faisait apparaître aux yeux de Francis. Pourquoi maintenant seulement? Que la personne qui y trouve la réponse se lève et règle toutes les autres questions plus importantes.

Le jeune homme traversa la salle et choisit la table qu’elle s’occupait de débarrasser pour s’asseoir nonchalamment. Il lança une pièce à son attention.
«Apporte-moi un cidre.»

Et lâchant une autre pièce.

«Et assis-toi avec moi.»
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur http://witchslay.forumactif.com/autres-habitants-f51/francis-dai
Favorite
Favorite
avatar


MessageSujet: Re: Sans visage et sans nom   Mar 17 Avr 2012 - 0:11

Et pourtant ! Certaines de ses amies avaient trouvé consolation chez les clients réguliers, car quelques-uns se transformaient en maris ; mais les dots étaient chères comme les nouvelles vies. Payées par la sueur et le sang des autres filles, un morceau de rêve pour les restantes. Droit devant elle, une qui les surveillait, apporta le cidre et prit les deux pièces. Un complément pour la dot de Marie Blanc, la blonde fiancée à un des cuisiniers du château. Plus que quinze pour que le diacre change le registre, il avait déjà choisi un prénom et un nom. Moches, en plus.
Que ce fût la profonde impression de l’éclat du jeune homme reflétée sur la seconde pièce ; ou bien ce sourire, dégoutant, d’un amusement à ses dépens. Dans un étrange mouvement, empreint de lassitude, elle se laissa tomber sur la chaise. Un son gourd. Qu’est-ce qu’il voulait celui-là ? Se moquer, élucider le mystère de la propreté des sols, lui raconter des choses complètement idiotes pour qu’elle fasse les gros yeux étonnés ? Apoline changea de couleur. Sa bouche descendit plus bas. La beauté n’était pas son truc, ni la présence d’esprit malgré toutes les applications de son apprentie. L’Auberge serait sa prison, enfin ce fut tout le mal qu’elle se souhaitait, ne voulant plus revivre le cauchemar de la rue. Elle baissa les épaules, contrariée. Ses cheveux de cendres cachaient son visage. Peut-être qu’avec de la chance, il partirait ?
Les hommes aiment les femmes bêtes à manger avec admiration du foin et ça, ce n’était pas non plus sa spécialité. L’instinct de survie fut bien trop puissant pour dire ce qu’elle pensait de la situation. Elle ferma les yeux à s’en faire des plis, croisa ses jambes et se demanda quand ce supplice allait enfin se terminer. Pas d’hommes, d’ennuis, de moqueries, de propositions sales, elle voulait juste continuer son travail et qu’on l’oublie. Était-ce trop demander ?
Tranchet, lui avait appris une petite chanson pour calmer ses peurs à l’approche d’une présence masculine envahissante. Sauf que là, pas moyen de trouver les paroles. Mais pourquoi, il ne partait pas ? Et puis, combien de temps elle était assise ? Une minute ? Deux
?

Est-ce que je peux m’en aller ? Murmura-t-elle. Allez voir, les autres, elles sont là pour ça. Ne vous plaignez pas à l’Aubergiste, je… je vous rembourserai.

Spoiler:
 

_________________

« Ces mains qui fermeront mes yeux et ouvriront mes armoires.»
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur http://witchslay.forumactif.com/t1418-apoline
Prostitué
Prostitué
avatar


MessageSujet: Re: Sans visage et sans nom   Mar 17 Avr 2012 - 6:27

Bêtement, Francis avait cru que les choses seraient faciles. Que la demoiselle prendrait la pièce et s’assoirait, mais il n’avait pas remarqué à quel point elle était fondus au décor. Il comprit à ce moment pourquoi il l’avait remarquée. Elle hurlait intérieurement, elle ne s’en rendait sans doute même pas compte elle même, mais ses cris étaient assourdissants dans son silence. La fille n’a pas pris la pièce. Une plus rapide et volontaire s’est pointée et a ramassé les deux pièces en déposant un cidre. Francis en fut contrarié. Il avait son cidre, oui et la pièce avec laquelle il l'avait payé revenait de droit à l’aubergiste, là, il n’y avait pas de problème. Mais la seconde pièce était destinée à cette fille, uniquement à elle. Mais même celle-ci n’avait pas bronché. Il semblait que tous les profits ici, n’allaient qu’au patron, pas de pourboires, pas de cadeaux. La fille s’assit tout de même. Le client avait payé, on exigeait qu’elle s’asseye. Ce n’était pas ce que voulait Francis. En fait si, mais pas comme ça. Peut-être avait-il été maladroit dans sa façon d’agir… Mais il n’aurait pas simplement pu demander que la fille s’asseye à sa table alors qu’elle avait du travail, l’aubergiste l’aurait mal pris. C’était pour cette raison qu’il avait lancé une autre pièce, sans réfléchir à qui la ramasserait. Mais quand on faisait sonner les écus, l’aubergiste n’avait rien à redire.

Elle s’était assise. Aussi à l’aise qu’un curé dans un bordel. Sans rien dire. À quoi pensait-elle? Francis voulait la connaître, il n’avait pas pensé bien plus loin que cela. Elle était là, contrainte. Elle voulait s’en aller. Francis en vînt à devenir mal à l’aise lui-même. Il n’y avait eu aucune arrière-pensée derrière cette pièce. Jamais, il ne lui serait venu à l’idée de payer pour ça. Mais il se rendait compte, il payait pour la compagnie de la jeune fille, comme on le payait, lui, pour autre chose. Et ce n’était pas ce qu’il voulait. Francis n’avait pas le don de se faire des amis. Il en arrivait toujours à les séduire ou les payer s’il fallait se fier à la présente expérience. Elle voulait s’en aller. Elle le lui dit. Le jeune homme en était navré. Elle lui désigna les filles qui «étaient là pour ça». Il les connaissait, bien sûr, mais il n’en avait jamais voulu.

Derrière la fille, la matrone faisait les gros yeux. Il avait quand même payé le prix de deux cidres. Mais Francis ne s’inquiétait pas, il était en moyen ce soir. S’il fallait payer, il paierait. Pour un prostitué, une conversation normale se payait de la même façon que le sexe pour d’autres. Il lança une pièce de plus grande valeur à la matrone, il espéra ainsi s’acheter un peu plus de deux minutes. Il revint ensuite sur la fille, elle avait l’air d’un oisillon tombée du nid. Il sourit. Sincèrement. Penché sur la table au-dessus de son cidre, il murmura à son intention.

«Tu n’as rien à craindre de moi.»

Il accompagna ces mots d’un regard qui se voulait le plus sincère et bienveillant possible. Un regard qui disait «Je sais à quoi tu penses, et tout ça, ce n’est pas moi». Puis il reprit, d’une voix audible.

«Je m’appelle Francis. Et toi?»

C'était le genre de fille à qui on n'avait appris qu'à travailler. Une fille sans nom et sans visage. Le visage était encore voilé derrière les mèches tombantes, et si elle ne tentait pas de s'esquiver une nouvelle fois comme le craignait Francis, il pourrait enfin mettre un nom sur la fille de l'auberge.
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur http://witchslay.forumactif.com/autres-habitants-f51/francis-dai
Contenu sponsorisé




MessageSujet: Re: Sans visage et sans nom   

Revenir en haut Aller en bas
 

Sans visage et sans nom

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut 
Page 1 sur 1

Permission de ce forum:Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
The Witch Slay :: À travers les Mots - Écrits Intimes :: Réminiscences-