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 Le sombre

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Fugitif
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MessageSujet: Le sombre   Mer 10 Mai 2017 - 2:17

Le sombre tira à la force de tout son corps la charrue à travers les portes charretières jusqu'à l'intérieur de la propriété. Deux grandes grilles de bois qui faisaient peine à voir, tordues par les tempêtes, grignotées par le froid et les bêtes. La ferme Duverger n'avait plus la superbe des années 1620. Sa réputation était tombée comme celle des autres fermes, les décennies successives se faisaient de plus en plus féroces. M. Duverger n'en avait pour ainsi dire pas grand chose à faire. Non pas parce que malgré tout sa ferme restait la plus grande du comté – car d'autres plus modestes avaient un rendement bien supérieur -, mais parce qu'il n'était intéressé ni par l'argent, ni par les apparences, ni par les gens. M. Duverger n'avait goût à rien, même pas véritablement au travail qu'on l'avait toujours vu faire avec la même ferveur mais sans le moindre sifflement. Les jours de grosse chaleur, les jeunes promeneuses venaient poser leur front suant sur les portes charretières pour le regarder travailler à travers les lattes de bois mitées. « Quel dommage » soupiraient certaines, persuadées que le jeune homme n'avait pas les mœurs régulières, qu'il était de la manchette, qu'il préférait les cadavres ou même les enfants. Un garçon si dur et si fort devrait déjà être marié. Les ragots allaient bon train, et même de cela, le sombre s'en fichait. Du coin de l’œil il les apercevait et les balayait d'un clignement d'indifférence comme un bovin se débarrasse des mouches en un coup de queue. C'est tout cela et surtout ce regard mort qui lui avait valu son surnom.


Le sombre posa la charrue dans un râle. Il s'agenouilla dans la boue puis s'allongea sous la machine pour en caresser le métal. La coutre et le soc étaient tordus. Un petit rocher dans le champ de vesce avait fait trébucher le bœuf qui tirait la charrue, faisant basculer celle-ci sur ses éléments en fer et fragilisant l'essieu. M. Duverger se releva crotté de la tête aux pieds. Deux gamins passant devant les portes ouvertes lui lancèrent des poignées de boue qui s'écrasèrent bien avant de l'atteindre « Eh le sal ! ». M. Duverger les regarda de toute sa hauteur avec sa traditionnelle apathie. Les gamins s'enfuirent en riant. Le sombre referma les portes charretières, l'air de rien, une tempête sous le crâne. Car si le sombre n'en laissait rien paraître, il ne fallait pas s'y tromper, il pensait et il pensait vif. Le noir de ses yeux couvait une indicible colère que lui-même avait du mal à comprendre. Pas tant contre les autres, eux il les méprisait sans méchanceté, persuadé de leur bêtise depuis bien avant d'être leur victime préférée, non, plutôt contre lui-même. M. Duverger s'en voulait d'être qui il était, tout simplement.

Le sombre repensait souvent à un rêve qu'il avait fait quelques années plus tôt. Il y repensait chaque fois qu'il observait les moutons fumer les parcelles de fèves en jachère et que l'odeur tournait à l'insupportable. Ce rêve il l'avait fait, hasard ou non, après la dernière visite de sa préceptrice à la ferme, à l'époque où ses parents étaient encore vivants. Il était roi sans couronne et sans cour. Il fuyait son château en essayant vainement de protéger ses trésors, mais tout le monde le calomniait, lui jetait l'anathème, lui volait jusqu'à sa dernière émeraude. Personne ne l'aimait. Le sombre n'appelait pas ça un cauchemar, car même s'il n'était finalement pas mieux traité qu'ici, eh bien... ce n'était pas ici.

Dans cette crasse noire qui sent la cendre et le cadavre.

Dans son rêve personne ne l'appelait le sombre, ni par le nom de ses parents adoptifs. Tout le monde l'appelait par son prénom. Noâz ! Un drôle de nom qui ne lui allait pas vraiment, mais son nom à lui. Personne ne l'avait appelé ainsi et personne ne l'appellerait jamais ainsi mis à part ses parents, du creux de la glèbe au plus haut du ciel. Les villageois se plaisaient à penser que le sombre n'avait jamais vraiment aimé ses parents. Une légende de changelin comme il y en avait par centaines à cette époque disait qu'il avait été déposé au pas de la porte de la ferme des Duverger par une fée maléfique incapable d'aimer son propre enfant. Noâz avait fini par se persuader lui-même qu'il ne pouvait véritablement aimer ses parents puisque n'étant leur enfant mais que le bâtard de personne. Noâz avait fini par être persuadé qu'il n'aimait personne. C'est comme bien souvent lorsque l'adversité frappe au cœur et foudroie dans la chair que Noâz sut combien tous avaient tort.

La perceptrice de Noâz était un personnage mystérieux. Son nom lui même était d'un exotisme qui fascinait l'adolescent : Willelmina. Elle lui apprenait à lire, à écrire, à compter, pour être en mesure de reprendre la ferme lorsque l'heure viendrait. Elle ponctuait ses leçons de notions de philosophie, de catéchisme et, malgré elle, d'onanisme. Noâz ne s'était jamais demandé où ses parents avait dégoté une femme pareille, aujourd'hui il regrettait. Sa dernière intervention, le jeune homme s'en souviendrait toute sa vie et pour cause, c'était la dernière fois qu'il les voyait, elle et ses parents.

C'était une saison sans couleur, indifférente, dans l'aplat de gris habituel que les vapeurs bleutées ne rehaussaient qu'à peine. Willelmina était apparue – car elle n'arrivait jamais, elle était soudainement là, comme par enchantement. Elle avait annoncé avec une certitude d’haruspice que le Mal était de retour à Forbach : la peste. Elle conseilla aux Duverger d'aller quelques temps se réfugier dans un cloître abandonné au milieu d'une clairière isolée dans la Schwarzwald. Les Duverger, encore traumatisés du passage de plusieurs criminels notoires dans la région refusèrent de laisser la ferme sans gardien. Ils demandèrent à Willelmina de mettre Noâz à l'abri et qu'il revienne une fois l'épidémie terminée. Noâz n'embrassa pas ses parents, anesthésié par la certitude de revoir leurs sourires de pierre très bientôt. Sur la route le jeune homme se souvenait, un mouchoir sur la bouche, avoir croisé bon nombre de hères en souffrance.

Au cloître, les souvenirs étaient flous. Il n'y avait pas grand monde. L'endroit était sombre, tout en hauteur, austère. Un donjon. Il y avait de jeunes gens comme lui, dont une certaine Alice, ou Alix ou Alicia, impossible de se le remémorer précisément, mais c'était un nom étrangement familier, d'autres plus âgés dont l’acariâtre Europe que la sénilité ou la solitude avait rendue folle. Très rapidement il n'y eut plus Willelmina car dès son arrivée elle présenta les symptômes suppurant de la peste, elle resta en quarantaine à peine quelques jours et mourut. C'est horrible à dire mais Noâz n'en fut que partiellement peiné, son cœur était quotidiennement cambriolé par d'autres pensées moins funèbres. Car il y avait surtout Elena Mirova. D'elle, Noâz se souvient parfaitement.

Elle était d'une beauté singulière, d'une grâce simple et d'une gentillesse frôlant l'oblativité. C'est elle qui soignait les autres. Enfin c'est elle qui soigna Noâz en tous cas, lorsqu'il contracta les symptômes à son tour, peu après sa préceptrice. En quarantaine, comme dans un cachot, elle et Alix ou Alice ou Alicia étaient ses seuls réconforts. Elena manqua de succomber elle aussi à la peste à force de contact avec lui, mais Dieu ne la rappela pas à lui si vite et la sauva par un de ces miracles rares qui rappellent à l'humanité sa grandeur et sa disponibilité intermittente, car Elena Mirova n'était pas l'un de ses anges immaculés et asexués. Elle était une femme, une belle femme, avec un sexe, et un beau sexe d'après les fantasmes brûlant qui torturaient le sens moral de Noâz. Il tenta bien l'une ou l'autre fois de bredouiller entre deux sursauts de fièvre quelque demande en mariage, mais sa voix catarrheuse et ses mots brouillons n'avaient d'autre effet sur Elena que de fendre son visage d'un sourire radieux qui remplaçait dans cette humidité sordide tous les soleils de ce monde et des suivants.


Un soir, Europe passa devant la fenêtre, mais dehors et verticalement. Elle avait sauté du dernier étage du cloître. C'était la fin de l'épidémie. Noâz ne revit jamais ni Alix ou Alice ou Alicia, ni Elena Mirova. À chaque fleur qui avait éclos depuis, sur le marasme du fumier, sur l'oubli de terre des vieux instruments rangés, sur les branches chétives des arbres secs, dans la fange vaseuse, dans l'avoine rance, sur les crânes des bétails pelés, dans le vase en terre de sa mère, trois fois brisé et recollé, Noâz revoyait se fendre la lumière des sourire d'Elena. Il ne mettait pas de mots sur ce souvenir qui était en fait un sentiment. Il ne comprenait pas comment une telle douleur pouvait être si douce ni comment un tel bonheur pouvait être si âpre. Alors il reprenait le travail, pour oublier. Il n'oubliait jamais.


À son retour à la ferme, ses parents étaient décédés victimes de la peste et la ferme avait été pillée. C'est sur ce cimetière que Noâz s'est éteint, que M. Duverger a continué, que le sombre est né. Le temps coulait sur lui, comme un torrent de boue, sans urgence, recouvrant tout. Tout sauf un souvenir, un radeau de beauté. Un matin d'été semblable à un soir d'hiver, alors qu'il se mouillait la tête à l’abreuvoir pour se réveiller, le sombre sentit un craquement sous son pied, comme un os qui rompt. Dans la masse terreuse indéterminable et marécageuse qui entourait l'abreuvoir, il venait de coucher l'unique accident coloré qui bravait la pestilence : une fleur. Et quelle fleur ! C'était un lys d'un violet zizolin tirant sur le magenta, presque noir. Une merveille de nuance et de complexité. Le sombre la ramassa comme s'il s'était agi d'un animal blessé. Il la nettoya dans l'abreuvoir et sectionna la rupture chaotique causée par son pied d'une troncature nette au couteau. Était-ce là la plus belle chose qu'il avait vu au monde ?

Pour la première fois depuis de longs mois, le sombre quitta la ferme pour se rendre en ville. La fleur à la main, propre et simple, il traversa Forbach et son austérité sans l'ombre d'un regret. Il s'arrêta devant le Manoir Mirova. Il déposa le lys sur le pas de la porte. Rendant à la plus belle personne au monde la plus belle chose au monde. Dans son geste auguste, déposant son cœur au pied de l'espoir, Noâz se dit subrepticement que c'était probablement dans ce même geste, cette même révérence, qu'il avait été déposé bébé à la ferme des Duverger. Il avait donc peut-être un jour été pour quelqu'un la plus belle chose au monde qu'on puisse rendre à la plus belle personne au monde. Il avait peut-être été aimé finalement. Cette idée lui fendit le cœur autant que le sourire de sa Belle, mais cette fois-ci la lumière ne venait pas de dehors, elle abondait de l'intérieur.

Noâz repartit un peu plus léger, regagnant sa ferme, un peu moins une prison. En chemin, il croisa les gamins qui l'avaient encore insulté la veille. Ils furent pétrifiés de voir M. Duverger hors de sa ferme, propre, le regard large. Noâz les regarda un instant. « Pas le sal... Le sombre ». Il n'écouta pas les bredouillements d'excuses et termina sa marche en pensant qu'il avait oublié d'accompagner son présent à Elena d'un message ou d'une signature. Pourtant, il sentait dans une mémoire vestigiale qu'il partagerait avec Elena comme ils avaient été unis par la peste qu'elle, plus que quiconque, reconnaîtrait l'auteur du lys noir.
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Le sombre

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