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 Lueurs printanières

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L'Oracle
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MessageSujet: Lueurs printanières   Ven 9 Avr 2010 - 1:03

La fin approchait. La terre avait impudiquement retiré son manteau blanc, faisant fondre le frigide givre matinal en moite humeur rosée, prête à offrir ses fruits déhiscents à toute l’humanité. Le printemps avait calmement succédé à l’hiver, comme depuis la nuit des temps. Le ciel irradiait d’un éclat céruléen, la nature bourgeonnait de tendres verts. Les jardins semblaient vibrer d’éréthisme, s’ébrouant afin de se débarrasser des cristaux gelés. En ce début de journée les gouttelettes parsemées le long des feuilles virides et infantiles faisaient resplendir le parc d’une myriade d’éclats, comme si la nuit avait disposé ses étoiles sur la terre avant de se retirer. Les statues anthracites et chenues adoptait les poses les plus sensuelles et les regards les plus arrogants. Elles seules témoins de tous les mystères des Somptueux Jardins. Gardiennes compassées d’inanité.

Soudain la nature paradisiaque suspendit son exaltation. La sève des arbres sembla se figer et leurs branches cessèrent de trembler. Les oiseaux amoureux turent leurs chants courtisans. La vie retenait son souffle et soulignée l’Arrivée. Elle surgissait du Tout et du Rien à l’image de Dieu. Sur son fidèle poulain dont la pâleur se mariait parfaitement à la blancheur de sa robe, comme s’ils ne faisaient à eux deux qu’une belle et fière créature fabuleuse. La Parole de Dieu ne portait sur son visage ni la gravité des situations désespérées ni la mièvrerie des idylles utopiques. Elle était juste décidée. La foi en sa quête n’avait subi aucune faille car l’instigateur de sa mission était aussi son créateur, elle l’avait connu dès les premiers instants de son existence immatérielle et ne pouvait donc en cet instant douter de sa toute puissance et donc de l’aboutissement de sa mission.

La jeune fille descendit de sa monture avec la grâce d’une noble cavalière. Elle tapota sur le front du poulain et ce dernier se coucha dans l’herbe humide. Les deux gardes du corps de l’Oracle étaient restés plus à l’écart, épiant la scène comme des corbeaux surveillant une colombe. Elle s’approcha à petits pas légers du haut banc de pierre dans le plus parfait silence. Elle s’assit et ses pieds effleuraient à peine le sol hérissé. Ses jambes se croisèrent. Son visage se dirigea vers le ciel. Ses paupières se fermèrent. Ses mains étaient posées de chaque côté de son buste sur la pierre froide. Sa poitrine enfantine s’éleva sous la poussée d’une grande inspiration et tout son corps trembla au file d’une expiration pleine de sensations. Cette plénitude, cette perfection, c’était un peu son œuvre à elle. Elle appréciait cette tranquillité, mais elle n’était pas la pour ça. Le souffle régulier qui attendait timidement à sa droite était là pour le lui rappeler…


« La nature est si belle…

Frère Kerwan, nous vous remercions humblement d’avoir accepté notre invitation. Elle put vous paraître obligeante, nous en sommes navrée, mais l’échéance approche à grands pas, d’ici peu il nous aura fallu avoir exorcisé le comté en son intégralité de tous ses démons car nous devrons rejoindre le Très Haut. Mais pour ce faire il nous faut la coopération du plus grand nombre… Vous êtes un personnage qui a de l’influence ici Kerwan. Nous ne sommes pas sûre que vous le sachiez. Depuis vos exploits de l’an passé, beaucoup d’habitants vous admirent. C’est pourquoi il est important pour nous d’être assurée de votre foi en notre mission, et de votre soutien… »
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MessageSujet: Re: Lueurs printanières   Dim 11 Avr 2010 - 14:02

Le printemps... Aujourd'hui, cette saison, tout comme les autres d'ailleurs, ne trouvait aucune pitié aux yeux de Kerwan. Et pourtant, la nature rayonnait, frémissait, déjà, comme si elle savait la venue de Celle qui allait poser les pieds sur elle. Comme si elle savait que l'Oracle, dans toute sa splendeur, allait la contempler et la complimenter.
L'Oracle...
Il L'avait évitée tout ce temps, et avec succès, évitant les endroits où il était dit qu'Elle viendrait, les gens qui devaient Lui parler. Car oui, Kerwan avait des oreilles et savait s'en servir. D'après les racontars des petites gens dans le château, cette gamine n'était pas normale. Ca n'était plus la fille d'Adrien. Quelle connerie... Dans le doute, l'exorciste préféra l'éviter. Il n'avait pas envie de se retrouver devant une petite qui embobinait tout le monde. Et pourtant il était là.
Il n'avait pas pu éviter la convocation.

Soudain, même l'air le ressenti. Elle était là. Même Kerwan avait pu noter le changement, et surtout, il avait entendu les sabots de Sa monture, ainsi que les deux gardes qui affublaient l'Oracle où qu'elle aille. Il trouvait ça pathétique. Comment les gens pouvaient donc croire en de telles bêtises ? Il ne prit même pas la peine de se retourner, ou de poser les yeux sur elle. Ca le fatiguait déjà, de devoir faire la discussion à une gamine de bon matin.
Alors, dos courbé, avant-bras en appuie sur ses cuisses, le regard rivé sur l'horizon, la mine grave, il attendit qu'Elle parle. Et si Elle se posait des question sur une telle attitude, il avait déjà des réponses toutes faites.

Elle s'assit à côté de lui. Il pouvait entendre Son souffle, discret, paisible, et s'il avait été un peu plus réceptif, alors peut-être qu'il aurait pu ressentir Son aura de tranquillité. Mais l'homme, lui, était loin d'éprouver ce sentiment. Il se demandait ce qu'Elle lui voulait, puisqu'il n'avait aucun fantôme à exorciser. Et c'était ça, le côté déterminant de la chose. Si Elle savait, cela remettrait beaucoup de choses en cause... Et puisqu'Elle exorcisait, Elle devait bien s'être rendue compte de la manipulation qui s'était effectuée ici.
A moins qu'Elle aussi ne soit qu'une manipulatrice ?

Sa petite voix retentit dans l'espace qui s'était créé autour d'eux. Outre cette manie de parler d'Elle comme un tout, Kerwan la trouva déraisonnablement innocente, cette voix. Mais ce qu'Elle lui dit lui fit hausser un sourcil. Bien sûr qu'il savait que chaque habitant le voyait comme un sauveur, mais qu'est-ce qu'Elle entendait par « mission » ?
Alors, en un soupir intérieur très profond, l'exorciste laissa la place à Frère Kerwan, cette part de son déguisement qui commençait à le rendre fou. Vivre ainsi masqué ne lui plaisait pas. Il se tourna enfin vers l'Oracle.


Dame, il m'est plus qu'agréable de venir m'entretenir avec Vous. J'espérais bien que nos chemins se croisent, mais ne voulais perturber Votre mission. Vous combattez des esprits que mes frères et moi n'avons pu mettre en déroute. Vous faites même plus, Vous rendez l'espoir aux gens de cette ville, ce que je n'ai pu faire.

Une petite pause où il posa son regard bienveillant sur cette petite chose, l'inspectant pourtant.
Bah, foutaises... Cette gamine, haute comme trois pommes n'était qu'une embobineuse. S'il fallait faire un duel de manipulateurs, cela ne lui faisait pas peur...


Il me semblait pourtant qu'il était clair que je sers moi-même le Très Haut, à mon niveau, bien sûr. Je ne suis pas certain d'avoir cette influence dont vous parlez. J'essaie de me tenir le plus loin possible des affaires épineuses de ce comté...

Les gens de cette ville ont subi de nombreuses désillusions, je suis certain que Vous Vous en êtes rendu compte en parcourant les rues de Forbach. Et c'est mon devoir de les soutenir comme je le peux. Vous comprendrez donc qu'il m'est difficile de Vous apporter mon soutien sans rien savoir d'autre sur Votre mission. Je n'ai que Votre parole pour m'assurer que ça ne sera pas une nouvelle catastrophe, et même si Vous servez le Très Haut, il est en cette ville des choses inexplicables qui me font penser que le mal sévit surtout dans les meilleurs intentions.

Kerwan eut un petit sourire pour lui-même.
Oh oui... le mal était inexplicablement partout...
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MessageSujet: Re: Lueurs printanières   Dim 11 Avr 2010 - 16:47

L’Oracle n’avait jamais croisé Kerwan. Elle ne s’en était pas formalisée, il y avait tant de monde dans ce comté, il était peu probable qu’elle croise chaque habitant… L’idée qu’il ait pu l’éviter lui traversa l’esprit. Il n’aurait pas été le premier. Elle repensa bien entendu à Lorenzo, son détestable ennemi pour lequel elle avait su se montrer à la hauteur de son créateur en lui accordant des paroles de miséricorde. Mais elle n’imaginait pas véritablement Kerwan comme un de ces hommes maléfiques. Toutes les informations qu’elle avait pu recueillir sur lui venaient de personnes aux avis relativement neutres. Au cours de l’année passée il ne s’était pas véritablement illustré comme son chef, Jonas – un sacré personnage. Non, il avait été plutôt discret en vérité. Certains s’étaient méfiés de lui à l’instar de chaque disciple du père Marcus.

La belle Alicia l’avait rencontré… De cet entretien l’Oracle ne savait véritablement que penser. Elle voyait les faits passés par les yeux des autres, elle ne lisait pas dans leurs pensées. Alicia avait commencé à trop en dire. Elle était à l’évidence porteuse des symptômes de la fatigue. Mais serait-elle venue à en dire autant si Kerwan n’avait pas exploité cette faille léthargique pour y gratter des renseignements ? Si cet homme n’avait pas d’apparente arrogance, cruauté, il avait l’intelligence. Pareillement, de ce qu’elle avait pu lire dans la mémoire d’Adrien d’Hasbauer, ses collègues l’avaient désigné lui pour rester sur les lieux. Mais pourquoi ? Toujours d’après les souvenirs d’Alicia, Kerwan était inexplicablement venu taper à sa porte pour discuter. Il s’était étrangement tu sur le sujet de la mort de ses parents…

C’est parce qu’elle se sentait aussi mitigée qu’elle avait décidé de convoquer Kerwan directement. Il était porteur de certaines clefs, elle en était persuadée. Son passé ne pouvait être aussi lisse que la globalité des faits vus par les habitants pouvait le laisser penser. Kerwan avait de l’influence et des secrets. L’Oracle n’avait pas un désir prédateur de disséquer le moine, mais elle devait s’assurer de tout contrôler, tout et tous. À l’approche du grand final elle ne pouvait laisser planer un doute, même aussi insignifiant que le frère Kerwan.

La posture du moine au départ n’était pas des plus affables. Il attendit d’ailleurs qu’elle parle en premier. Probablement une profonde timidité. Elle avait cru comprendre que l’exorciste était plutôt du genre éreutophobe. Aussi l’écouta-t-elle attentivement sans le regarder directement. Il couvrit son absence sur la route de la Parole de Dieu par la crainte de l’encombrer. Plausible. Il avoua un point important que l’Oracle n’avait que pu remarquer : les méthodes même les plus excentriques des exorcistes s’étaient avérées inutile. C’était bien étrange pour une guilde si réputée… Il marqua une pause et reprit par l’évidence de sembler être serviteur de Dieu. L’évidence de sembler était la pire ennemie de l’assurance d’être…

Puis l’inévitable arriva. Leurs regards se croisèrent. En une fraction de seconde l’Oracle avait retracé toute la courte vie du ténébreux Kerwan. Avouons-le clairement : elle s’était totalement fourvoyée. Il était capable de crimes sanguinaires, il était menteur, il connaissait l’art de la manipulation et celui de la suggestion. Cet être dormait sur des lauriers sanglants en cette ville dont il avait brûlé l’église. Le commun des mortels n’aurait pas tergiversé : un monstre. L’Oracle détenait à présent un certain nombre d’arguments d’autorité…


"Cher frère Kerwan, nous comprenons vos nobles inquiétudes de gardien de la plénitude. Cependant, tout comme un autre envoyé du Seigneur il y a de cela quelques siècles, nous ne pouvons vous montrer la moindre lettre de divinité ainsi qu’on présente ses lettres de noblesse. Il vous faut nous croire envers toute autre preuve que les miracles que nous accomplissons jour après jour. C’est le sens même de la foi véritable et pieuse que de croire sans toucher, « bien heureux celui qui peut croire sans voir »… L’Oracle sourit bienveillamment, certaine d’être comprise avec ces références catholiques. Pour ce qui est du mal au sein des meilleures intentions nous vous suivons tout à fait. Mais le Seigneur se fourvoie rarement et je me méfie plus encore du mal présent dans les mauvaises intentions déguisées en bonnes… Un mal plus vicieux encore, plus vénéneux, qui vous rappelle que… comment dit-on déjà ? « L’habit ne fait pas le moine »…"

La bombe était lancée.
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MessageSujet: Re: Lueurs printanières   Lun 3 Mai 2010 - 2:28

La gamine qui se tenait devant Kerwan avait parfaitement le costume de l'emploi. Regardez la donc, si innocente. Il fallait avouer que son regard était des plus perçants, mais cela ne tiraillait en aucun cas la pensée de l'exorciste. Si la petite était sûre d'elle-même, il en était de même pour lui, même si quelques doutes sur la venue d'une Oracle subsistaient en sa tête. Oh, bien sûr, il ne demandait qu'à y croire, mais pour cela, il avait besoin de quelque chose à se mettre sous la dent. Pas de vagues rumeurs. Celles là n'avaient servies qu'à le maintenir éloigné d'elle.
Malheureusement, une convocation ne se refusait pas.

S'il avait d'autres envies que celle de rester ici à papoter convenablement avec une petite idiote qui trompait son monde, il fallait avouer que Kerwan était assez curieux. Comment arrivait-elle à duper tant de monde sans risquer de se mettre à découvert ? Pour lui, ouvrir la bouche était prendre des risques inconsidérés. Mais les gens se méfient toujours de ceux qui ne parlent pas. Là était la difficulté. La falaise dont il cherchait à chaque instant de s'éloigner.

La falaise, il la vit de près. Non pas par la récitation des textes sacrés, car cela faisait bien longtemps que Kerwan et son personnage de frère ne croyaient plus sans voir, mais par cette petite phrase anodine qui marquait la fin de sa parole à cet instant. Cet adage semblait prendre une toute autre signification que l'innocence même qui sortait de cet être paraissait vouloir démontrer. En réalité la deuxième partie toute entière de ses paroles cherchaient à le faire chavirer.
Et il y eut un signe. A peine visible. Un petit silence durant lequel son sourcil droit se leva très légèrement.
Non.
Impossible.
Cela ne se pouvait pas.

Il lui fallait autre choses que quelques mots lancés en sous entendus. Kerwan se reprit rapidement et eut un petit sourire amusé. Comme pensif, il détourna le regard vers le paysage, laissant le silence s'installer un peu plus longtemps, ne le perturbant que lorsqu'il tourna la tête que d'un :


Vous croyez ?

Deux mots bien évasifs. Kerwan avait besoin de remettre ses pensées à sa place. Ce silence serait la couverture idéale pour cela. Soupirant, visiblement soucieux et en proie au doute -mais était-ce en rapport avec les mots de la petite fille ou bien jouait-il encore ?, l'homme finit par reprendre la parole en n'offrant qu'un petit regard en coin à l'enfant-parole-de-dieu.

Pourtant, des hommes asservissent des peuples en se prétendant souverains. Des femmes et des hommes vivent une vie tranquille alors qu'ils habitent le démon. Les fantômes hantent les habitants en revêtant un costume de cauchemar. Et des petites filles angéliques ont en elles les mots de Dieu.
Il semblerait bien qu'à Forbach, l'habit fasse le moine, Dame.

Il se leva et s'écarta de deux ou trois pas avant de se retourner vers elle, une lueur curieuse dans le regard. Savait-elle ou bien ces allusions étaient-elles pures coïncidences ? Devait-il se jeter sur elle et lui tordre le cou, ou bien la laisser s'en aller avec la possibilité qu'elle en sache un peu trop et le révèle ?
Kerwan regarda du coin de l'oeil la petite escorte que la gamine avait laissé un peu plus loin. Avait-il le temps, sans qu'on ne le remarque ?... L'exorciste reposa son regard sur elle, un regard lourd et inquisiteur. Il reprit la paroles, mains dans le dos en attitude réfléchie, et s'avança vers elle.


Vous même, l'on dit de Vous que Vous êtes pleine de bonnes intentions. Comment puis-je savoir si Vous n'êtes pas de manière maline en train de Vous moquer de tous les habitants de cette ville ? Ils demandent certes surtout de l'espoir, mais ne veulent pas le voir brisé.
Vous pardonnerez certainement mon manque de foi aveugle, mais Vous devez bien savoir que mes Frères et moi avons vécu suffisamment de choses pour ne plus pouvoir croire sur parole. Ce qui est fort dommage, je le conçois.

Kerwan s'arrêta lorsqu'il fut face à la jeune fille. Il restait debout, face à elle, suffisamment proche pour l'attraper, et suffisamment loin pour ne pas éveiller de soupçon. Les mains toujours dans le dos, il continuait à avoir un petit sourire bienveillant, mais le flot de pensées impures qui parcouraient son esprit ne s'estompait pas.
Que savait donc cette gamine ?


Dites-moi donc, Damoiselle, en quoi le soutien en Votre mission, du pauvre Frère que je suis, peut-il Vous importer ?
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MessageSujet: Re: Lueurs printanières   Mer 5 Mai 2010 - 16:33

D’expérience – de la sienne et de celle qu’elle avait pu lire dans le passé des autres – le silence était une forme de discours à lui tout seul. Il y avait le discours comique, tragique, religieux, politique et d’autres encore. Le silence se plaçait au centre de tous, il pouvait être comique, tragique, politique et surtout religieux. Il portait en lui aucune et toutes les significations. Pour être certain du sens d’un silence il aurait fallu pouvoir lire les pensées de celui qui l’imposait. Ce que l’Oracle n’avait point comme talent… Elle dut donc, comme le commun des mortels, interpréter. Avec ce qu’elle avait comme connaissance des actes de l’exorciste elle n’avait pas trop de mal à se douter qu’elle venait de semer un énorme doute en son esprit. Il était fait, il le savait. Mais comment avait-il pu ne pas croire en l’immense pouvoir de l’Oracle alors que tous en parlaient ? Il avait décidément trop été habitué aux chimères mercantiles.

« Le souverain n’est pas celui qui asservit mais celui qui gagne la confiance d’un peuple par une légitimité reconnue. Les hommes et les femmes qui abritent le démon sont en guerre perpétuelle avec eux-mêmes et leur vie n’est pas tranquille. Rares sont les fantômes aux intentions cauchemardesques. Et enfin si Dieu avait voulu pallier à la règle des apparences trompeuses il ne nous aurait pas envoyée dans le corps d’une enfant mais nous aurait laissé une forme ignescente et éthérée. À Forbach l’habit ne peut faire le moine car de moines il n’y a pas. »

Kerwan s’était écarté. L’Oracle se demanda ce qui pouvait bien se passer en son esprit. Était-il en reconversion totale de ses idéaux suite à sa dernière phrase ? Pensait-il uniquement à une possibilité de meurtre sur la personne de l’Oracle ? Prenant le risque inévitable de se faire embrocher par les gardes aux aguets ? Peut-être désirait-il se suicider… Il se retourna enfin et son regard sévère témoignait d’un chamboulement grave. Enfin il parlait d’elle ouvertement…

« Kerwan… Vous avez brisé votre foi en la parole des hommes et de Dieu vous-même en créant ces milles illusions. Vous et vos frères avez tant reconstitué d’invocations divines que vous avez oublié que le Seigneur vous parlait véritablement par le biais de votre conscience. Vous avez tué Kerwan, non seulement des êtres mais aussi votre foi. Vous demandez à présent à voir et toucher. Si vous aviez été apôtre, Jésus ne serait pas allé bien loin. Mais nous pardonnons votre manque de foi, comme Jésus pardonna à Saint Thomas. Cependant nous ne vous montrerons pas de plaie ouverte, car notre Pardon au nom du Très Haut s’étend à plus que votre manque de foi mais à tous vos actes passés ce qui – croyez-nous – est un cadeau miraculeux... »

La référence à Saint Thomas, l’Oracle l’avait volontairement reprise du dialogue qu’il avait eu l’an passé avec la Comtesse. Ca ne pouvait qu’appuyer son pouvoir et la véracité de ses propos. Comme la plupart des habitants réfractaires de Forbach, après la demande de preuve il y avait le questionnement du pourquoi moi ? Ne comprenaient-ils pas qu’il fallait le soutien des masses pour s’assurer la finalité positive d’une mission de grande ampleur ?

« Kerwan, nous vous avons déjà expliqué pourquoi vous êtes un personnage influent au sein de ce Comté et donc un acteur important de notre mission… Vos actes ont été grandement admirés par le peuple. Ils ont eu la poudre aux yeux sans se rendre compte qu’il s’agissait de poudre à canon. C’est immoral, mais vous avez de l’influence. Nous ne sommes pas là pour changer l’Histoire, aussi nous efforcerons-nous à ne rien dévoiler de vos secrets. Mais il nous serait plus aisé de ne pas aborder votre sujet – et donc de ne pas prendre le risque de lâcher quelque information - si nous étions clairement tranchée quant à votre soutien… Nous comprenez-vous ? »

L’Oracle voulait bien être gentille, mais le temps pressait.
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MessageSujet: Re: Lueurs printanières   Mer 5 Mai 2010 - 18:20

Un nouveau silence, très court cette fois, durant lequel Kerwan hésita quant à la volonté à la fillette de vouloir la jouer masques bas. Oh bien sûr, il ne pourrait jamais vraiment le retirer, avec ces gardes pas très loin, mais rien qu'à l'idée de dire ce qu'il ressentait réellement, le torse de l'homme semblait vouloir exploser d'une chaleur bienveillante. Quelle journée !
Un sourire fit son apparition sur son visage, un tout petit sourire qui l'embellit l'espace d'un instant jusqu'à ce qu'il se transforme en un petit rire amusé et que le sourire s'agrandisse, fixant toujours la Parole de Dieu devant lui.
Oui, nul doute. Comment diantre aurait-Elle pu savoir cela, sinon ? Toutes les horreurs qu'il avait commis avec joie n'étaient connues que de lui et des autres Frères... et encore, pas toutes...
Alors oui, la voilà Parole de Dieu. Sur ce point au moins, il pouvait à présent savoir. Il y avait quelque chose en haut qu'il avait définitivement trahi. Et il n'était pas près de remettre les pieds sur ce territoire béni.
Alors oui, Kerwan rit. Doucement, pour ne pas éveiller les soupçons des gardes, il rit d'amusement, la tête levée, les yeux vers le ciel. Douce inspiration que celle qu'il prenait pour la première fois depuis longtemps à Forbach.


Ah ! A ne pas en douter, voilà une nouvelle qui ravit mes oreilles ! Dieu le tout puissant, le sage, celui qui aime ses enfant leur offre le chantage. Que cela est doux...

Reposant son regard sur l'Oracle assise devant lui, Kerwan ne pouvait plus relâcher ce sourire insolent qu'il ne contenait plus. Il se fichait bien de savoir pourquoi Elle voulait son soutien, il voulait juste l'entendre. Et en annonçant ce chantage non-prévu, Elle ne pouvait pas lui faire plus plaisir. Bien sûr, il était au pied du mur, mais il était heureux d'entendre la bienveillance user des méthodes peu recommandées. Elle, et même Dieu, ne valaient pas plus que lui.
Le meilleur étant encore qu'Elle lui disait le pardonner. Cela aurait pu le toucher si jamais il s'était senti mal, mais Kerwan n'avait plus cherché le pardon depuis qu'il était sorti de ce monastère en croyant que Dieu lui offrait un moyen de se racheter. Quelle déception cela avait été de se rendre compte que rien ne changeait. Le mal l'avait alors attrapé, mis hors de portée de tous ces sentiments parasites que l'on voulait le voir ressentir.
D'un certain côté, Dieu l'avait fait. L'exorciste ne voyait aucun inconvénient à le voir de ce côté là.


Le marché me semble équitable. Je n'interfère pas dans Votre mission sacrée et Vous ne révélez rien de ce que Vous semblez savoir à mon propos.

Il se rassit près d'Elle, comme un père s'assied près de sa fille, ou un frère près de sa soeur. Ses prunelles grises brillantes d'impulsions fixaient celles de l'Oracle. Oh qu'il aurait aimé laisser ses mains agripper ce cou fragile. Un seul mouvement. Un seul mouvement de la main lui aurait permis d'en finir avec Elle. Mais ils étaient surveillés, alors Kerwan tirait lui-même sur la laisse qu'il se forçait à porter.

… mais sachez qu'à la moindre trahison, aussi infime soit-elle, de Votre part, je me ferai une joie de venir briser la nuque de cette merveilleuse et pauvre petite fillette. Que Tu sois encore en elle ou non.

Ce soudain tutoiement était volontaire, et disparut aussi vite qu'il était arrivé. Kerwan n'avait aucunement besoin de confirmation quant à cette annonce. Si l'Oracle en savait tant que cela sur lui, Elle devait aussi savoir qu'il n'hésiterait pas à mettre en application ses menaces même pas dissimulées. Il ne connaissait pas Ses intentions, et si Elle prêtait réellement attention aux gens de cette ville, mais cela lui importait peu. Ce serait juste une bonne excuse pour enfin répondre à ses pulsions et ne pas devenir fou à trop se brider.

Kerwan se releva, toujours souriant, mais comme apaisé cette fois.


Quant à Votre pardon, je n'en ai pas besoin. Offrez le à quelqu'un qui en aura plus besoin que moi. J'ai tué, oh que oui, et j'ai aussi aimé, menti et péché tant de fois que mon âme doit être bien trop loin pour entendre un quelconque pardon. Il est trop tard pour cela. Lorsque Dieu ne tend pas la main à l'heure, c'est le Malin qui prend sa place.

Et visiblement, il n'était pas contre une vie de bonheurs impulsifs dans le péché, même s'il fallait subir un lac de souffre comme punition éternelle.

Un nouveau regard à la garde personnelle de l'Oracle, et l'exorciste s'écarta de quelques pas pour laisser l'Oracle s'en aller, si Elle estimait en avoir terminé avec cette âme noire. Kerwan était prêt à entendre tous les arguments, mais il n'en voyait actuellement pas un pour changer son mode de vie. Certes, il venait de se rapprocher de la falaise, mais qu'il était bon de se retrouver enfin lorsque l'on avait perdu un temps infini à enquêter à Forbach sans rien n'avoir trouvé, et qu'à trop retenir sa nature, il pensait l'avoir perdue. Il n'y avait qu'une seule raison à ce manque de résultat : il était trop doux dans ses recherches. Peut-être était-il temps de trouver un moyen d'abattre le masque en toute discrétion...


N'oubliez pas de remercier vos compagnons, Damoiselle, car pour une fois, ils ont été plus utiles qu'un bouquet de fleur au centre de la table.
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MessageSujet: Re: Lueurs printanières   Dim 9 Mai 2010 - 13:52

Le rire de Kerwan fendit son visage pieux d’une exaltation démoniaque. C’était indiscutable à présent, cet homme était malsain. Elle venait de lui proposer un accord non négociable qui le mettait en position difficile et il en riait. Peut-être aimait-il sa propre souffrance… Les paroles qui s’en suivirent furent pleines de sarcasme. L’Oracle en déduit que Kerwan était bel et bien bloqué et que certainement il ne trouvait pas l’accord - pourtant équitable - que lui proposait l’Oracle à la hauteur de la bonté chrétienne qu’il s’imaginait d’un émissaire de Dieu. Oui, probablement Dieu lui aurait-il imposé son autorité sans piper mot puisqu’il était transcendant. Mais la Parole de Dieu n’était pas Dieu. Elle n’était pas éternelle. Sa mission était dépendante d’un éphémère duré et il lui fallait parfois accélérer les choses par des méthodes certes peu glorieuses…

Le sourire malade de cet homme meurtrier fixait. L’Oracle n’en était ni effrayée ni amusée, elle l’observait un point c’est tout. Lui qui face à tous semblait si religieux, loin du péché, proche de la lumière divine, montrant un visage doux. Elle venait de briser ce masque en éclat, dévoilant le sourire du malin. Elle se demandait ce qui se passait alors dans son esprit ? Était-il déçu de devoir se dévoiler ainsi ou bien soulagé ? Il revint s’assoir à côté d’elle et pendant un instant l’Oracle imagina Kerwan se jeter sur elle et l’étrangler, puis un garde décocher une flèche dans le front du moine avec brio. C’était si facile parfois…

Il menaça Alexandrine, appuyant son effet d’un tutoiement tout à fait innovant. L’Oracle qui le regardait fronça les sourcils avant de les lever en un arc plus perplexe qu’étonné. Le garçon se releva. Décidément il ne tenait pas en place. N’était-ce pas là un signe de malaise ?

Il continua son discours amer, rejetant toujours plus toute bonté de l’Oracle. Celle-ci lui sourit et se leva à son tour pour avancer d’un pas vers lui. Elle l’observait d’en bas avec l’air d’être en haut.


« C’est bien parce que vous placez l’amour entre le meurtre et le mensonge que vous ne vous pensez pas sauvable. Mais ne pensez pas que Dieu vous a abandonné, et méfiez-vous du Malin. Le Malin ne prend pas les mains tendues, il remplit les poings fermés.»

L’Oracle leva légèrement sa petite main et son poulain blanc s’approcha sans broncher. Elle remonta dessus avec l’agilité d’une cavalière accomplie. Kerwan prononça ses dernières paroles et l’Oracle rit d’un rire d’amusement enfantin. S’il savait face à combien d’hommes et de femmes dangereux – probablement autant sinon plus que lui – elle avait du se retrouver pour le bien de sa mission… Elle savait bien combien ses hommes étaient utiles et dévoués.

« Certes Kerwan, certes. Ce fut un plaisir de vous rencontrer et je garde une foi inébranlable quant à votre rédemption. Nous nous reverrons bientôt. Et… que Dieu vous protège… »

L’Oracle se retourna serrant la bride de son petit cheval et partit en souriant vers ses gardes toujours en position.
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