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 Hors du Monde, Tu trouveras ta Voie

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MessageSujet: Hors du Monde, Tu trouveras ta Voie   Lun 19 Avr 2010 - 1:23

Le Monastère de Calis se préparait à une longue nuit de repos, conformément à la règle austère de l’Ordre. Les Sœurs Religieuses faisaient sonner la cloche pour signaler la fin des Vêpres. Au milieu de la ville, ces cloches rythmaient la vie des habitants. La Sœur Portière regagna sa cellule près de la porte du monastère. Elle pénétra à l’intérieur, et prépara son lit et ses affaires pour le lendemain. Voilà, il n’y avait plus que sa bougie à souffler et ses draps à remonter. On frappa à la porte. En pestant à moitié elle alla regarder par le judas quel était la personne.

Une jeune fille, très jeune, qui baissait la tête sous la nuit noire qui semblait lui peser comme une enclume. A la main, on voyait un baluchon de toile blanche. Dans l’autre main, une bible écornée. Ses cheveux longs et noirs tombaient comme de la soie autour de son visage. Comme la visiteuse n’avait pas l’air d’être un pillard, elle la laissa entrer.

La visiteuse entra la tête basse et son balluchon serré contre son ventre. Elle avait une moue de profonde tristesse sur le visage, et ne desserra pas les lèvres. Elle gardait obstinément serré son baluchon contre son ventre. Intriguée, la Sœur portière l’engagea à entrer. La fille se laissa mener un peu poussivement dans la loge de la Portière. Dans la loge, la Sœur la débarrassa de son manteau gentiment et le rangea dans un coin. Une fille qui avait l’air si perdue, ca appelait la pitié. La sœur rangea le manteau dans un coin et tenta de récupérer le baluchon que la fille tenait crispée contre son ventre. La fille fit de la résistance, puis finalement céda au bout de deux ou trois relances.

Un ventre arrondi se dévoila, la fille fondit en larmes.
__________________

La Mère Abbesse rentra dans l’infirmerie au moment où Sœur Marie-Angélique, l’infirmière sortait de la chambre où se tenait l’arrivante. A la lueur de la bougie, Sœur Marie-Angélique ferma la porte et s’approcha de sa Supérieure, qui l’interrogea du regard.

« Elle s’appelle Sarah Geisler. Elle m’a dit qu’elle avait fui sa maison à cause de son état qu’elle ne pouvait plus cacher. »
« Où habitait-elle ? »
« Elle n’a pas voulu me le dire. J’ai tenté délicatement de poser des questions sur comment elle était tombée enceinte, mais a refusé obstinément de me répondre. Elle était très fatiguée Mère Abbesse, elle a fait un long voyage visiblement épuisant. Peut être que demain elle sera moins susceptible de fondre en larmes et plus ouverte aux questions. »
« Vous ne savez vraiment pas d’où elle vient ? »
« J’ai vu un peu ses affaires, elle ne vient pas d’une famille modeste, mais croyez moi ce n’est pas une noble. Elle a emporté des affaires de toilettes sans aucun ornement, mais en quantité : elle n’a pas juste un peigne et un ruban pour se coiffer. Ses vêtements étaient sales et poussièreux, mais pas usés ni défraîchis. »

La Mère Abbesse réfléchit en regardant avec sévérité le mur de pierre austère.

« Je crains que cette visiteuse ne soit une jeune fille volage qui ait forniqué avec son amoureux, et qui ait en plus fugué la maison de ses parents pour ne pas avoir à affronter sa faute. »
« Je ne serais pas si catégorique Mère Abbesse, attendez seulement de la voir. La tragédie se lit sur son visage et ce n’est pas un chagrin d’amour vous pouvez m’en croire. Elle n’a pas de quoi payer son séjour, mais si nous pouvons la faire travailler aux tâches du monastère… »
« Nous verrons demain. Ce soir elle se repose. Demain elle devra justifier sa présence dans nos murs. Bonne nuit ma sœur. »

Marie-Angélique regarda la Mère Abbesse partir dans les couloirs désormais obscurs.

« Bonne nuit ma mère. »

Elle jeta un coup d’œil à la porte fermée.

« Bonne nuit Sarah, que le Seigneur te protège. »
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MessageSujet: Re: Hors du Monde, Tu trouveras ta Voie   Mer 21 Avr 2010 - 21:41

La Mère Supérieure était particulièrement sévère ce jour là. Le sort de cette fille avait tourné dans sa tête durant toute la nuit et plus ca allait, plus elle était persuadée que ce n’était qu’une fugueuse qui fuyait suite à des rapports illégitimes. C’était la meilleure explication qui pouvait exister. La robe de l’Ordre ressemblait à un uniforme militaire sur elle. C’est un avec air austère qu’elle pénétra dans la chambre de Sarah Geisler, qui était assise sur son lit, en chemise de nuit, ramenait les couvertures contre sa poitrine en regardant ailleurs d’un air vague. A l’entrée de la Mère Supérieure, elle remonta vaguement son regard sur la religieuse. Il était noyé. Sœur Marie-Angélique rentra à ce moment là.

« Ah Sarah ! As-tu passé une bonne nuit ? »

Les paroles joyeuses brisèrent l’ambiance tendue qui venait tout juste de s’imposer. La Mère Supérieure sursauta comme piquée par une guêpe et se mit en retrait. Sarah Geisler ramena sur elle davantage de couvertures. Peine perdue, Sœur Marie Angélique les lui arracha en lui disant joyeusement de se mettre debout. Sarah obéit comme un zombie. Une fois debout, avec sa chemise de nuit large, on ne voyait quasiment pas son ventre. Mais le soleil qui passait à travers la fenêtre et les barreaux firent voir son corps par transparence. Sa grossesse était évidente.

« Allez, veux tu que je t’aide à t’habiller ? »

Sarah mit un peu de temps à réagir.

« Euh… oui… mais vous pourriez être seule dans la chambre ? »

La Mère Supérieure comprit le message et quitta la pièce sans discuter. Elle aurait bien assez de temps pour entendre cette fille. Sœur Marie Angélique installa la jeune Sarah sur une chaise et lui présenta les quelques vêtements qu’elle avait tiré des placards, résultats de dons ou d’oublis des visiteurs. Sarah ne semblait pas décidée à choisir au départ, mais elle porta son choix sur une robe usée et sombre, d’un noir délavé. Lorsque Sœur Marie Angélique lui fit remarquer que c’était la couleur du deuil, elle se contenta de hausser les épaules.

Sarah enleva sa chemise de nuit et attendit que la religieuse l’habille. Si elle possédait, Dieu la pardonne, des traits androgynes, la grossesse avait accentué sa féminité : Ses seins alourdis pointaient droit, et son ventre arrondi lui donnait un air de sainteté. Son visage était en revanche assombri par on ne sait quel chagrin et ses traits trop masculins étaient vraiment dommages.

Mais s’il y avait une chose dont cette Sarah Geisler pouvait être fier, c’étaient ses cheveux : longs jusqu’au milieu du dos, d’une soie noire, parfaitement entretenus, même au saut du lit ils ne partaient pas dans tous les sens. Après l’avoir aidé à enfiler sa robe, Sœur Marie Angélique eut énormément de plaisir à la coiffer, la rendre plus belle. La soie qui passait sous le peigne s’ordonnait naturellement, c’était le plus bel attribut dont puisse rêver une androgyne dans son genre. Elle avait dû en faire rêver des garçons avec une chevelure pareille…

Sœur Marie Angélique continuait de la coiffer, avec toute la tendresse d’une mère. La mère de Sarah lui manquait elle ? Ne s’inquièterait-elle pas pour sa fille ? Oh très certainement, Marie Angélique n’avait jamais connu de mère qui ne s’inquiète pas pour ses enfants. Ni de fille qui avait poussé la rébellion si loin qu’elles avaient fui le domicile parental. Aucune importance, un jour prochain elle y retournerait. Le plus tôt possible. Pour l’instant elle devait avoir eu peur de la réaction de ses parents, mais une mère n’était jamais réellement en colère au point de renier sa fille. C’était juste une erreur de jeunesse, une erreur lourde certes, mais bien encadrée et rassurée, Sarah saurait l’assumer. Si elle aimait le garçon en question, ca irait mieux.

« Depuis quand es tu enceinte ? »

La question avait été posée gentiment et sur une intonation douce, mais aucune réponse ne vint. Sarah se mura dans son silence.

« Tu as des cheveux magnifiques. Je me souviens de quand j’étais jeune et que je rêvais d’avoir des cheveux comme ca. Un garçon ne t’a jamais dit qu’ils étaient beaux ? »
«Si. David… »

Ah, son amant s’appelait David. Bon à savoir, elle s’ouvrait en plus c’était bien, c’était encourageant.

« Tu l’aimais beaucoup ce David? »
« Oh oui… »

La réponse était pour le moins laconique, mais à force de patience, Sœur Marie Angélique réussirait à arracher la vérité du cœur de Sarah.

« Vous comptiez vous fiancer ? »
« Nous étions déjà fiancés… »

Mais alors ce n’était pas si grave, il suffisait d’avancer la date du mariage et faire en sorte qu’elle tombe avant l’accouchement, ce serait un peu limite, mais on pouvait pardonner l’impatience s’ils s’étaient déjà fiancés…

« Et c’est David qui est le papa ? »

Sarah Geisler fut secouée par un énorme sanglot qui explosa sans prévenir.

« Non ! »
___________
Lorsque Sœur Marie Angélique sortit de la cellule, elle était entièrement blanche. La Mère Supérieure était dans son bureau, la religieuse y monta. Elle entra, et dit sans attendre à sa Supérieure :

« Elle a besoin de nous. »
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MessageSujet: Re: Hors du Monde, Tu trouveras ta Voie   Jeu 6 Mai 2010 - 0:29

La Mère Supérieure était soucieuse, comme souvent à propos de cette pauvre fille. La charité chrétienne l’avait poussé à accueillir et protéger cette enfant de la furie du monde extérieur le temps pour elle d’accoucher, mais elle ne savait pas comment l’aider plus que cela. Le Monastère n’avait pas vocation à ce genre de soutien, c’était plutôt problématique. Après avoir consciencieusement épluché la Règle de son Ordre, la Mère Supérieure n’eut pas d’autre solution que de confier le problème à la Vierge Marie.

La Mère Supérieure se leva de son bureau de chêne, et alla devant le prie-dieu, situé devant une niche qui contenait une icône représentant Jésus et la Vierge Marie. Avec ferveur, la Mère s’agenouilla et commenca sa prière :

« Je vous salue Marie… »

Elle récita la prière trois fois espérant que la Vierge aiguillerait son choix. Rien de probant ne se passa, malgré la concentration qu’investit la Mère dans sa prière. Le Ciel restait curieusement muet. Elle s’abstint de s’enfoncer dans une litanie inutile et préféra ouvrir son cœur à Jésus, qui était plus proche de Dieu, dans une prière nettement plus personnelle.

« Jésus Christ, Fils de Dieu, rempli d’amour et de compassion. Dans les pires moments de la vie de tes enfants, tu les guide et les protèges sans même qu’ils en aient conscience. Si je prends la liberté de te prier directement aujourd’hui, c’est pour un de tes enfants. Je ne te rappellerai pas ce qu’elle a vécu, toi seul peut mesurer la profondeur de sa peine. Cette petite Sarah Geisler ne l’a pas mérité, c’est tout.

Je n’ai qu’une seule peur, Christ tout puissant : c’est que dans les ténèbres où elle s’empêtre, qu’elle te perde de vue et ne sombre dans la tourmente. Fortifie son âme, qu’elle puisse traverser cette épreuve, ne la laisse jamais seule… »


Va la voir

« … Jamais seule, pour qu’elle puisse un jour… »

Va la voir

Déconcentrée par cette pensée intempestive, la Mère s’accrocha néanmoins à son idée et voulut poursuivre sa prière :

« … pour qu’elle puisse un jour se relever comme une femme… »

VA LA VOIR !

La pensée avait été émise avec tant de force qu’aussitôt la Mère Supérieure se leva et quitta son bureau bouleversée. Cette pensée avait résonné dans son esprit, mais ne venait pas d’elle, elle en était sûre. Le Ciel aurait il répondu ainsi à sa prière ? Dans ce cas, la situation devait être à la fois grave et urgente pour que la réponse ait résonné avec autant de force.

D’un pas rapide, la Mère Supérieure passa au trot, son cœur vénérable battait quelque peu la chamade, absolument pas habitué à cet exercice. Sœur Marie Angélique qui veillait sur cette Geisler habituellement était occupé ailleurs, la fille enceinte était seule. La peur commença à avoir un visage et la Mère accéléra encore le pas. Plus la Mère se rapprochait de la cellule de Sarah Geisler, plus ses craintes se concrétisaient, elle s’attendait déjà au pire. En arrivant devant la porte, elle ne frappa même pas, appuya sur la porte quasiment sans cesser de courir.

Sarah Geisler lui tournait le dos et était partie dans une crise de rage folle et frappait son ventre avec violence, la hargne au poing. La Mère Supérieure ressentait quasiment la douleur du fœtus qui se faisait frapper par cette mère. Elle en était tellement stupéfaite qu’elle resta bouche bée pendant quelques secondes.

Le temps de voir que Sarah Geisler avait la ferme intention de tuer son enfant.

« AU NOM DU CIEL ! »

Sarah sursauta et regarda derrière elle.

« ARRÊTEZ, AU NOM DU SEIGNEUR ! »

Sarah la regarda, eut un rictus crispé, leva le poing pour frapper encore, le leva bien haut pour achever définitivement ce fœtus blessé, puis un ultime spasme parcourut tout son corps et elle se lâcha complètement, les larmes coulèrent comme jamais auparavant. La fille enceinte cacha son visage dans l’oreiller.

La Mère Supérieure n’en revenait pas de la scène qui venait de se dérouler. Elle ne comprenait que très peu pourquoi Sarah Geisler avait voulu tuer son bébé, elle n’arrivait pas à se mettre à sa place. Ne sachant pas ce que peuvent ressentir les futures mamans, qu’elles désirent leurs enfants ou non, la Mère Supérieure se basait sur son propre système de valeurs, tout droit issue des écritures et de la tradition chrétienne. Elles stipulaient clairement ceci :

La Vie est sacrée, qu’elle que soit son origine.

Elle avait toujours cru que c’était une évidence respectée partout. Les meurtriers ne respectaient pas cette Parole, ce n’était pas étonnant, mais que des futures mères soit elles aussi dans ce cas la déstabilisait énormément. Comment allait elle convaincre une femme violée du caractère sacré de cette vie imposée ?

Cela dépassait ses compétences, elle ne savait pas, ne pouvait pas savoir. La Mère Supérieure aurait dû seriner Sarah, lui interdisant de retenter cela à l’avenir, sortir tous les passages de l’écriture qui traitaient du caractère sacré de la Vie, parler de la Divine Bonté du Seigneur qui avait tracé ce chemin pour elle et que Sarah désormais devait l’accepter et le suivre.

La Mère Supérieure, que ce genre de discours ne rebutait pas, fut cette fois ci incapable de le dire face à Sarah. Sœur Marie Angélique savait consoler et réconforter, pas elle, ce n’était pas son rôle. Mais face à la peine, le Seigneur ordonnait la compassion.

_________

La Mère Supérieure, si rigide, si digne, s’assit à côté de Sarah Geisler et partagea sa peine et sa douleur.

Ensuite seulement elle trouva les mots pour faire découvrir à Sarah la beauté de la Vie.
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MessageSujet: Re: Hors du Monde, Tu trouveras ta Voie   Mar 11 Mai 2010 - 19:34

Après cette discussion Sarah Geisler semblait enfin avoir accepté son enfant, et s’appliqua à reconnaître le moindre de ses coups de pieds. La Supérieure l’avait finalement convaincue et de le garder, et de l’aimer, comme on peut aimer un premier fœtus. Le bébé s’était très bien remis de la tentative d’assassinat de sa mère et grandit en poids et en taille, déformant de plus en plus le ventre de Sarah. Les caresses remplacèrent les coups, les surnoms affectueux les cris de rage.

Elle avait déjà décidé que ce serait un garçon, qu’il s’appellerait David, et que ce serait son fils à elle et à David Noistier. Ce n’était pas le caprice d’une gamine, c’était la volonté d’une femme d’oublier ce passé, de l’enterrer, une forme d’autosuggestion. L’enfant qu’elle aurait dû avoir avec celui qui aurait dû être son mari. Outre le prénom, elle lui gazouillait mille et une choses que seul un bébé peut comprendre, murmures amoureux aussi tendres que les coups avaient été violents.

Pour justifier sa place dans le monastère, Sarah Geisler accomplissait quelques tâches symboliques, peu physiques comme changer les cierges, nettoyer les bancs, dépoussiérer l’autel. Les Sœurs la couvaient avec autant d’attention que elle couvait son bébé, et ce n’était pas seulement Marie-Angélique qui s’occupait d’elle, c’était l’ensemble des quarante religieuses du monastère. Lorsque le ventre de Sarah Geisler gonfla tellement qu’elle ne pouvait plus voir ses pieds, elles insistèrent toutes lourdement pour la faire mettre au repos, lui interdisant un quelconque effort physique. Puisque le bébé devait naître, il naîtrait dans des conditions optimum. Sarah avait fait de la résistance, mais face à quarante mères attentives, elle céda. Les ultimes jours de sa grossesse furent longs et ennuyeux, et contempler ce ventre déformé était la seule qu’elle pouvait faire. Heureusement, les religieuses s’organisaient pour la veiller et ne la laissaient jamais seule. Elle avait tant besoin de réconfort cette petite. Ce bébé serait finalement un peu celui de tout le monastère, et non celui d’un horrible apostolat.

Une nuit, Sarah Geisler surgit du sommeil en poussant un grand cri de douleur.

Elle venait de perdre les eaux.
_____
La Supérieure se tenait dans son coin et lisait chapelets de prières sur chapelets de prières à voix haute, pour tromper sa tension. Le travail était nettement entamé, et outre la future mère, il y avait Marie-Angélique comme sage-femme et une autre Sœur pour lui servir d’aide. La Supérieure était dans son coin, incapable de ne pas être présente, mais inutile si elle voulait s’impliquer. Elle avait déjà récité le credo à trois reprises, le Ave Maria était devenu mécanique et le Noster Pater allait être récité pour la quatrième fois.

Les cris de Sarah Geisler devinrent beaucoup plus fort, on était passé à une nouvelle phase, la Supérieure s’embrouilla tellement qu’elle déclama sa prière en français, oubliant tout son latin.

« Notre Père qui êtes aux cieux … »

« Tout va bien Sarah c’est normal. Marie-Noelle, passe moi cette serviette. »

« Que ton nom soit sanctifié que ton règne vienne. »

« Respire, Sarah, respire, tout va bien, détends toi et inspire à fond. »

« Que ta volonté soit faite sur la Terre comme au ciel. »

« Oh mon dieu ! »
« Ben quoi ? Tu n’as jamais vu un accouchement ? »
« Qu’est ce qui se passe ? »
« C’est rien Sarah, Marie-Noelle s’affole pour rien. »

« D…Donne nous aujourd’hui notre pain de ce jour… »


« Non non ne pousse pas encore, il n’est pas prêt, attends encore un peu. »

« P…Pardonne nous nos offenses »

« Vas y maintenant pousse comme si ta vie en dépendait, je vois sa tête, pousse ! »

La Supérieure ferma les yeux mais ne réussit pas à se boucher les oreilles, elle était tendue à bloc. Elle continua courageusement sa prière, mais y mit beaucoup plus de cœur et de ferveur. Comme elle avait perdu le fil, elle reprit :

« Comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés. »

« CRAAMPE! »
« Marie-Noelle, masse là vite ! Et vigoureusement ! »

« Ne nous soumets pas à la tentation… »

« aaaaaaAAAAH ! »

« M…Mais… Délivre nous du… »

« AAAAAAH ! »

La Mère Supérieure abandonna toute tentative de continuer sa prière, et se précipita au lit de Sarah Geisler. La jeune religieuse qui l’assistait se fit proprement expulser par sa Supérieure, qui prit résolument la bassine et l’éponge à pleines mains, et épongea le front luisant de sueur de Sarah. Elle lui passa aussi l’éponge sur le reste du corps, puis lui agrippa la main fermement. En réponse à cette invitation, Sarah broya la main de la Supérieure.

« Allez ma fille, c’est le moment ! »

Marie-Angélique suait au moins autant que Sarah, les deux bras maculés. Mais elle au moins, ne criait pas de douleur en arquant le dos. A travers sa main prise dans un étau, la Supérieure avait une idée de sa souffrance, mais ne voyait pas de moyens de la soulager, elle lanca mentalement des bouts de phrases adressées au ciel, en espérant que certaines seraient entendues. C’était tout ce qu’elle savait faire.

« Vas y ma grande, tu es au bout de tes peines, pousse encore une dernière fois ! »
« Allez ma fille ! »

« aaaaAAH ! »





« ouiiIIIIIIIIIN ! »
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MessageSujet: Re: Hors du Monde, Tu trouveras ta Voie   Sam 29 Mai 2010 - 0:25

Ding…Dong….Ding…Dong

Sarah Geisler écoute d’une oreille le son de la cloche du monastère qui appelle les Nonnes à la prière. Elle remplit fébrilement un sac à dos de quelques affaires mais surtout de provisions pour la route. Elle ne resterait pas dans ce monastère une nuit de plus. Le matin, elle devait être partie. Elle emporterait David avec elle. Elle ne pouvait pas laisser David, elle l’aimait trop.

Ce qu’elle allait abandonner au monastère, c’était ses vêtements féminins.

Comment en était elle arrivé là ? C’était un long cheminement impossible à suivre, impossible à résumer. C’était la décision qui suivait une réflexion qui durait depuis plusieurs mois. Depuis que les mains de l’horrible Moine l’avaient touché. Des pensées acerbes qui avaient fermentées en bloc, qui avaient crée des projets de revanche, de rendre justice, de vengeance. C’étaient ces mêmes pensées fermentées qui l’avaient poussé à frapper son fœtus, qui avaient failli provoquer la mort de David. Désormais, ce n’était plus la mort d’un innocent qu’elle voulait, elle était devenue plus froide, plus déterminée.

Elle tuerait le Moine. Elle serait responsable de sa mort, comme lui avait été responsable de son viol. Elle voulait qu’avant de mourir il la reconnaisse, mais ne puisse rien faire, exactement comme lui avec elle.

Elle bourre ses affaires au fond du sac en un coup de poing rageur. Elle sacrifiait énormément sur l’autel de la vengeance. Elle ne reverrait plus sa mère, son père son frère avant un temps indéterminé, elle fuyait ce monastère où elle n’avait rencontré que douceur et humanité, elle condamnait David à une vie hasardeuse. Mais lorsqu’on vous a volé votre dignité, une vie normale a-t-elle encore une importance ?

On lui avait arraché son intimité et on l’avait brisé, il en avait même rit le monstre, il avait rit alors qu’elle pleurait. Il avait pris son plaisir là où elle avait été détruite. Ce n’était pas le sexe de Sarah qu’il avait agressé, c’était son identité, identité en péril désormais.

Le sac est bouclé, plein à craquer, Sarah jette un dernier coup d’œil autour d’elle. Il ne reste plus rien dans sa cellule, mis à part une robe sur le lit. Une jolie robe rouge, avec de la dentelle sur le col, une robe de belle femme. Des affaires abandonnées soi-disant. Sarah sait bien qu’en fait c’est un cadeau des Sœurs. Elles l’ont acheté en prévision du moment où Sarah rentrerait chez elle, pour la féliciter d’avoir été aussi courageuse et d’avoir finalement accepté son bébé. Un vrai cadeau fait par amour. Elle devait le décliner et prendre à la place des frusques horribles.

Sarah regarde sa propre tenue avec dégoût : une chemise informe qui cache son torse, sous cette chemise des bandages enserrent sa poitrine avec fermeté, interdisant à sa poitrine d’être des seins. Au lieu d’une jupe ou d’une robe comme ce qu’elle a toujours porté, elle porte un pantalon ajusté qui frotte contre ses cuisses, il va lui falloir un certain temps avant d’être habitué à porter quelque chose qui enserre pareillement ses jambes. Pareil pour les bottes, elles sont lourdes, encombrantes, elles font transpirer. C’est horrible sur elle, c’est moche, elle se sent empruntée dans ces vêtements qui ne sont pas les siens

Comment font les hommes pour supporter de s’habiller ainsi ? Il fallait qu’elle apprenne à faire comme eux.

Sarah Geisler détourne ses yeux de la robe et de ses vêtements masculins pour aller se regarder dans un miroir. Son visage n’avait pas été maquillé depuis plusieurs mois, et elle fut tout simplement choquée par ce qu’elle voyait, choquée une fois de plus : s’il n’y avait pas ses cheveux, elle pouvait presque ressembler à un homme. Pas un vrai mâle viril, un homme un peu effeminé, mais un homme malgré tout. Pour s’en convaincre, elle rassemble ses longs cheveux en une queue de cheval et les dissimula derrière sa nuque pour faire comme si elle avait les cheveux courts.

Je suis un homme.

Elle voit un homme dans le miroir.

Je suis une femme.

Elle voit une femme dans le miroir.

Son visage androgyne avait été longtemps un handicap, il est désormais son principal atout dans son projet. Sans cela elle n’y aurait même pas songé. Les autres penseraient forcément qu’elle serait un homme, donc ils verront un homme.

Mais pour cela, il fallait qu’elle se massacre ses cheveux. Plus ils seraient inégalement coupés, mieux ce serait. Elle avait préparé des ciseaux pour cela. Elle les sort et les pose devant elle, et se regarde une dernière fois en face.

Elle regardait une fille qui était finalement assez jolie, surtout à cause de ses longs cheveux noirs et soyeux, une fille qui pouvait encore se trouver un garcon et se faire aimer de lui. Tant qu’elle ne coupait pas ses cheveux tout était réversible, il lui suffirait de se déshabiller et de reprendre une robe, c’était le chemin le plus facile. Le chemin qui ne passerait pas par la vengeance.

Pour se convaincre qu’elle n’avait plus d’avenir en tant que femme, Sarah Geisler se dit :

Je n’aimerai jamais d’autre garçon que David Noistier.

Elle prend une grande inspiration, et c’est avec l’estomac noué qu’elle prend les ciseaux et les rapproche de sa nuque…

En un grand geste rageur, elle égorge ses cheveux


Elle s’arrête au bout du premier mouvement et se regarde dans le miroir : le massacre était déjà bien entamé, ils ne pourraient plus jamais être aussi longs et beaux qu’ils n’avaient été, elle ne pourrait plus jamais être une aussi belle femme qu’elle ne l’avait été quinze secondes plus tôt.

Les larmes montent aux yeux de Sarah Geisler et en poussant des grognements de rage et de frustration elle taille dans la masse des cheveux qui restent, elle abolit cet unique lien qui le retenait à sa féminité, elle bannit son identité, achève le processus enclenché par son viol. Les ciseaux voltigent et frappent, avec ardeur et sans pitié. Au bout d’un moment, Sarah s’arrête et se regarde dans le miroir.

C’était la dernière fois qu’elle se regardait en face. Désormais, c’était un autre qu’elle voyait.

Les ciseaux sanguinaires sont lâchés et tombent au sol, inutiles. Sarah prend son sac sur le dos et ouvre avec précaution la porte. Personne dans le couloir, elle sait que David dort dans une cellule attenante. Elle pourrait l’abandonner aussi, mais ca elle s’y refuse. Il est l’objet du crime, mais il est surtout son fils, le seul qu’elle n’aurait jamais. Elle trouverait un moyen, mais elle allait l’emmener avec elle, inventer un mensonge. Elle rentre dans la cellule, trouve un David endormi, nourisson entouré de langes. Il se réveille un peu lorsque sa mère le prend dans ses bras.

« Aheu ? »
« Chut bébé »

Elle prend des couvertures, des vêtements chauds pour le bébé, il va devoir voyager et il est encore faible, à peine sorti de son ventre… Et à ce moment là elle songe que lorsqu’il aura faim, elle ne pourra pas lui donner le sein à moins d’enlever ses bandages, chose qu’elle ne pourra pas faire s’il y a du monde.

Elle avait renoncé à être une femme, elle avait donc aussi renoncé à être une mère. Ce serait certainement la chose qu’elle regretterait le plus.

Le bébé reconnaît sa mère, lui fait confiance. Il ne voit ni ses cheveux coupés à blanc, ni ses vêtements masculins. Il sent l’odeur de Sarah et se rendort. Il serait le seul à pouvoir connaître la vérité sur son identité.

Lorsqu’elle fut dehors, Sarah Geisler réfléchit au faux nom qu’elle allait à utiliser. Elle partit de ses initiales, SG. Elle voulait un faux nom aussi francophone que son vrai nom était germanophone. Ce fut le mot de Garin qui sortit. Pour le prénom elle hésita entre Sébastien et Stéphane. Stéphane était trop viril comme prénom, elle choisit sans trop réfléchir le nom de Sébastien.

Elle s’appellerait Sébastien Garin

La cloche du monastère se mit à pleurer la robe et les cheveux qu’elle avait laissée derrière elle.
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Hors du Monde, Tu trouveras ta Voie

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