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 Carpe Diem! ... si tu y parviens.

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MessageSujet: Carpe Diem! ... si tu y parviens.   Mer 2 Juin 2010 - 21:45

"Mes chères sœurs! Nous sommes très heureuses de vous annoncer en ce jour radieux que la nouvelle Grande Prêtresse de la tribu d’Olrun est…"

Comme chacune des personnes présentes autour d’elle, Europe retint son souffle. Le silence se fit dans la Clairière, un silence profond et tendu, anticipant un déferlement d’enthousiasme, un silence qui laissa un instant intacts les bruits purs et discrets de la forêt en cette belle après-midi de mai. Le soleil brillait haut dans un ciel d’un bleu limpide, épuré, absolument indifférent aux soucis et espoirs des hommes ; comme toujours, il était là en observateur silencieux, prêt à être le témoin d’une scène pleine de convivialité manifestée mais aussi de sentiments cachés et de désirs inavoués… C’était un grand tournant qui s’annonçait, tous le sentaient. C’était dans l’air, la terre, les feuilles et les cailloux. La désignation d’une nouvelle dirigeante n’était jamais un événement anodin, mais cette fois-ci c’était différent. Peut-être une nouvelle ère. Une ère de prospérité… en tout cas, tous l’espéraient.

Analisa Prévain, l’ancienne Grande Prêtresse, était décédée il y avait de cela quelques semaines, laissant derrière elle de grands sillons de larmes. La tribu entière la regrettait ; même si certains dénonçaient le caractère strict et assez conservateur de la vieille femme, nul n’ignorait son sens de la justice ni la droiture avec laquelle elle avait mené Olrun pendant des années. Europe l’avait toujours considérée comme une figure de proue de son clan, un modèle à qui il convenait un jour de ressembler si elle voulait se retrouver à la tête des Sorcières de Forbach. Mais ce n’était pas encore le moment. Après tout, même si sa montée en grade avait été très rapide, elle n’était encore qu’Aguerrie… et elle n’avait encore que 23 ans.
Impatiente, elle scruta la foule en balayant du regard la marée de silhouettes blanches dont l’attention était toute entière focalisée sur l’estrade installée au milieu de la Clairière pour l’occasion. Le temps était au changement et au renouveau, avec une atmosphère empreinte de quiétude. Cela se voyait sur presque tous les visages, y compris celui d’Europe qui abordait un petit sourire mutin, rehaussé par la couleur sombre de ses cheveux tombant en frise légère autour de son visage.

Les deux candidates favorites, tendues comme des arcs, se tenaient sur l’estrade en attendant le verdict. A gauche, Abigael Asmaloth, rayonnante, avec ses cheveux sombres et ses yeux clairs, fixait l’horizon pleine d’espoir. A droite, Alicia de Sarrebourg et son teint de porcelaine, ses yeux obscurs et orgueilleux dardés sur la foule dans l’attente du résultat du dépouillement. Europe les considéra toutes les deux un instant. Dans la tribu d’Olrun, chacun se connaissait ; et tous ou presque appréciaient beaucoup les deux candidates qui avaient su se montrer, malgré leur jeunesse et leur fougue, dignes de responsabilités. Il était extrêmement difficile de les départager en comptant mentalement les partisans de chacune, et le vote promettait d’être vraiment serré.
En réalité, depuis la mort d’Analisa, une esquisse de bipartisme commençait à émerger au sein de la tribu, chacune des deux candidates présentes ayant incarné un courant différent et presque antagoniste. Abigael, dont le pendentif bleuté irradiait sous la lueur solaire, faisait la fierté des Sages et des Prêtresses et semblait toute désignée pour suivre la lignée de ses prédécesseurs, gouvernant dans la plus pure tradition d’Olrun –après tout, elle aussi avait été très proche d’Analisa. En revanche, on murmurait qu’Alicia était l’incarnation d’un mode de pensée nouveau, qu’elle était l’idole hautaine des idéaux de la jeunesse ; mais les anciens ne prenaient pas ces revendications juvéniles au sérieux et doutaient qu’aucune d’entre elle n’aboutisse. Après tout, comme l’avait expliqué la mère d’Europe à cette dernière, de tout temps la jeunesse fougueuse conteste l’autorité en place et se bat pour la flamme de ses idées nouvelles ; mais invariablement le temps passe, les années folles sont derrière nous, les adolescentes s’assagissent et finissent par se ranger du côté de la raison sans qu’on ait eu à organiser la moindre répression.

Mais Europe n’était pas d’accord. Ou plutôt, même si c’était vrai, elle était encore trop jeune ou trop délurée pour appartenir à cette catégorie de petites filles modèles. Ou peut-être qu’elle attendait encore trop de choses de la vie. Ses parents étaient morts quelques années auparavant en lui laissant l’entière liberté de devenir une jeune Noble épanouie dans le plus pur style dandyiste britannique, une image d’elle-même qu’elle exploitait à fond pour se donner un genre, fumant avec les hommes, conversant dans les sphères supérieures de l’intellect, ayant soif de renouveau et de changement. Elle connaissait Alicia et Abigael de longue date, sans avoir spécialement plus d’affection pour l’une que pour l’autre –elle les appréciait juste, sans plus. En revanche, elle adhérait aux idées politiques d’Alicia à qui elle avait accordé son vote. Le cas de la jeune héritière de Sarrebourg était sujet à controverse parmi les anciennes qu’elle inquiétait beaucoup: malgré ses talents et son sens du devoir, on suspectait la jeune femme d’être trop impatiente, pas assez sage, et d’avoir le cœur sombre ainsi qu’un égo démesuré. Europe partageait cette opinion, du moins partiellement mais, avec la frivolité et l’insouciance qui était la sienne en ces temps de fasteté, elle ne s’en préoccupait pas le moins du monde et n’y voyait pas la moindre menace.

Une dernière seconde s’écoula avant que la voix d’une Sorcière montée sur l’estrade annonce le résultat du vote, retentissant.


"… Abigael Asmaloth!"

Un tonnerre d’acclamations envahit soudain la Clairière, la tribu d’Olrun applaudissant avec enthousiasme la nouvelle dirigeante. Les plus proches amies d’Abigael montèrent sur l’estrade pour l’enlacer dans une étreinte joyeuse, si heureuses qu’on les auraient dites élues elles-mêmes. Les Sages et les Prêtresses applaudirent, plus modestement cependant pour conserver un visage digne. Europe était un peu déçue, mais applaudit quand même; après tout, ce n’était pas comme si elle n’aimait pas Abigael, qui était aussi son amie. Et puis viendrait un jour où, Grande Prêtresse, elle aurait l’occasion de faire changer les choses… par elle-même.
Les minutes qui suivirent se déroulèrent dans l’effervescence, ceux qui le souhaitait exprimant leurs encouragements et leur soutien à la nouvelle dirigeante, d’autres s’abstenant en se contentant d’un sourire poli ou encore de rôder près du buffet où avaient été disposés des mets pour fêter l’occasion. Progressivement, les choses se tassèrent un peu, et les Sorcières responsables du dépouillement purent donner les détails du vote: le score était incroyable tant il était serré. A peine quelques voix avaient départagé les deux candidates.

Plusieurs minutes s’écoulèrent encore, rythmées de commentaires vifs. Puis sans trop comprendre pourquoi, Europe se vit poussée vers l’estrade et se retrouva debout sur cette dernière, à côté d’Abigael qui lui souriait. Celle-ci réclama le silence et, quand toute l’attention fut focalisée sur elle, prit la parole en commençant par un long discours de remerciements à tous ceux qui l’avaient soutenue.


"Et puisqu’une place de Prêtresse se libère de part ma nomination, j’aimerais dès à présent nommer à ce post vacant mademoiselle Europe Eléanora-Sun!"


La concernée sentit ses yeux s’écarquiller de surprise, puis un grand sourire se dessina sur son visage au teint pâle. Puisqu’Abigael avait semblé être la seule à l’honneur, Europe ne s’attendait vraiment pas à ce qu’elle monte en grade aujourd’hui, et que des applaudissements retentissent pour elle! C’était tellement plaisant… d’être acclamée, reconnue pour ses qualités… d’avoir du pouvoir.
Elle salua comme il se devait, tâchant de ne pas se laisser griser par la perspective de toutes les prérogatives qui lui étaient maintenant ouvertes. Quelques personnes viennent la féliciter chaleureusement et lui donner des accolades affectueuses. Plusieurs minutes plus tard, la nouvelle Prêtresse était redescendue de l’estrade et profitait d’une accalmie ; quand soudain, elle pensa enfin à ceux qui, aujourd’hui, n’étaient pas acclamés mais lésés. Si il y avait eu une gagnante, il y avait eu forcément une perdante. Alicia… la déception devait être amère et tellement cruelle, d’autant plus qu’Abigael, nul ne l’ignorait, était sa meilleure amie. Europe chercha l’héritière de Sarrebourg des yeux dans la foule mais ne la vit pas. Ce n’était pas trop étonnant : elle avait dû s’isoler. Elle partit donc à sa recherche, quittant la Clairière et s’éloignant de quelques dizaines de mètres dans la forêt. Enfin, elle répéta la silhouette aux cheveux fuligineux de la candidate évincée.


"Alicia…"

Quelque soit le type de compétition, la deuxième place était sans doute la pire. Alicia et Europe n’étaient pas connues pour avoir des relations chaleureuses et fraternelles entre elles. Les deux jeunes femmes vivaient pourtant dans le même monde et avaient pourtant le même mode de vie ; mais Europe avait toujours senti que leurs buts n’étaient pas les mêmes, leurs considérations non plus, leurs fréquentations encore moins… bref, leur conception du monde différait et c’était ce facteur plus que tout autre chose qui les maintenait au rang de simples amies. Cela n’empêchait cependant pas Europe s’apprécier l’élégance racée et presque hautaine de l’héritière de Sarrebourg, personnalité étrange et empreinte de mysticisme qui lui inspirait une certaine sympathie.
Elle tenta donc de détendre l’atmosphère sans trop lui rappeler sa défaite, en mentionnant son tout nouveau grade de Prêtresse.


"Tu as vu ? Nous sommes collègues désormais…"

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MessageSujet: Re: Carpe Diem! ... si tu y parviens.   Dim 6 Juin 2010 - 12:54

Les sorcières emplissaient la Clairière sacrée de capes blanches volant au vent. Elles étaient les nuages qui avaient glissé des cieux pour flotter sur la terre. Et le soleil faisait scintiller cette nature et cette vague humaine écumante d’excitation. La Grande Prêtresse était morte et une autre prendrait sa place aujourd’hui. Alicia et Abigaël étaient en lice. Les deux meilleures amies du monde… Elles avaient eu un parcours de vitesse à peu près identique et il n’était pas étonnant de les retrouver toutes deux face à face en ce jour. Jamais cependant elles ne s’étaient imaginées devoir s’affronter. C’était une idée abominable aux antipodes du merveilleux principe d’amitié auquel elles avaient souscrit. Abigaël et Alicia étaient côte à côte, la tension montait irrésistiblement. La jeune noble n’avait jamais réalisé complètement que son amie était une roturière. À l’époque où sa mère l’avait introduite dans la tribu il y avait eu cette réticence envers les basses classes ici capables de prétendre aux hauts-postes. Mais Alicia avait petit à petit gommé cette aversion après le deuil maternel.

Elle aimait sincèrement son amie, mais il s’agissait là de réaliser le rêve sa défunte mère. Aller au bout de ce projet qu’elles avaient conçu ensemble. Monsieur de Sarrebourg avait conduit sa fille aînée à s’unir au comte, c’était sa victoire et donc la défaite de Madame de Sarrebourg qui n’avait plus que sa seconde fille, Alicia, pour affirmer le pouvoir des femmes et assouvir sa soif de puissance occulte. Alicia, si jeune prêtresse de la tribu d’Olrun, était consciente de la dette qu’elle avait envers sa mère. Il fallait qu’elle gagne cette élection. Elle allait gagner cette élection. Elle s’en sentait capable. Les pronostics étaient favorables. Alicia était appréciée des nouvelles générations car elle avait quelque chose de neuf à apporter. Elle avait des idées en grand nombre et lui donner accès au Grand Siège et donc au Livre de Lumière, c’était lui donner les clefs pour un avancée digne de ce nom dans le monde de l’ésotérisme. Abigaël ne lui en voudrait pas, elle la comprendrait, Alicia en était persuadée. Leur amitié vaincrait au-delà de ça…

La sentence allait tomber, Alicia attrapa la main d’Abigaël et lui sourit, déjà peinée de devoir la léser au bord du podium. Le silence se posa et le frémissement de la nature fit rouler les tambours célestes. La prêtresse en charge prit une grande respiration avant de dire le nom de la gagnante. Alicia retint son souffle. À la première voyelle elle sentit une vague palpitante envahir son cœur et mit sa main sur sa poitrine en levant les yeux au ciel en signe de remerciement. Mais les syllabes qui suivirent ne furent pas les bonnes. L’ordre cosmique venait d’être inversé et Alicia avait la sensation d’être tenue la tête en bas. Une expression de choc et de déception à peine dissimulée fixa sur son visage. Abigaël la prit dans ses bras toute émue de ce résultat hideux. Alicia se sentit essoufflée soudainement. Elle fit un sourire forcé à celle qui fut son amie et la laissa aller démontrer sa joie aux prêtresses tricentenaires et aux sorcières traîtresses. La prêtresse poignardée en son estime s’en va à reculons, avec le plus de discrétion possible. Comme pour ne pas attirer l’attention de ces femmes à l’hypocrisie prédatrice sur elle, proie innocente d’une injustice à nul autre pareil.

Une fois descendue de l’estrade Alicia fila droit vers la forêt, ne répondant même pas aux quelques paroles de soutien qui lui étaient distraitement adressées. Elle avait la nausée. Tout ce blanc reflétant un soleil cruel à son zénith orgueilleux l’éblouissait. Elle détestait ces robes à la pâleur surfaite, tradition millénaire d’une pureté virginale des plus entravantes. Il lui fallait trouver une ombre protectrice. Comme elle aurait voulu que sa mère la soutienne en cet instant… Mais si elle avait été présente, elle aurait été déçue, terriblement. Alicia avait failli. Elle se sentait seule, trahie, blessée, tuée. La sorcière s’enfonçait dans la forêt au hasard, portant avec peine sa besace qui contenait le traditionnel grimoire personnel. Elle jeta négligemment le sac au pied d’un arbre ainsi que sa robe de cérémonie et s’effondra elle-même entre ses racines. Comment tout cela avait-il pu arriver ? Elle était grande favorite, elle le savait. Les votes avaient sûrement été truqués. Les vielles prêtresses ne l’avaient jamais aimée avec ses idées révolutionnaires. Elles avaient pris peur ces frileuses. Elles avaient faussé l’élection pour soutenir leur pouliche si pure. Comment peut-on être sain d’esprit lorsqu’on a des idéaux datant de deux millénaires dans une tête qui a tout juste une vingtaine d’années ? Abigaël avait accepté ce marché démoniaque. Elle avait détruit leur amitié.

Alicia entendit son nom prononcé par une voix qu’elle reconnaissait. La sorcière fut surprise que ce soit Europe qui vint lui parler. Elle n’était probablement pas la première à la chercher mais elle était la première à la trouver… Alicia n’avait jamais été particulièrement proche d’Europe, elle n’avait jamais été vraiment proche de beaucoup de gens… Elle l’appréciait comme connaissance. Europe n’avait pas selon Alicia l’âme d’une grande femme, guerrière et rebelle. Mais elle était maline et élégante. En tant normal cette gentillesse trop sucrée typique de cette jeune aguerrie révulsait la prêtresse à l’habit sombre. Mais à cet instant, Alicia lui en était reconnaissante, c’était souvent un effort de venir à l’hautaine Alicia de Sarrebourg, elle en était bien consciente et n’avait pu qu’en faire son image de marque. C’est pourquoi le geste d’Europe était touchant. Alicia frotta ses yeux rougis, inspira profondément et lui sourit.


« Oui Europe, félicitation pour ta promotion, tu la mérites très probablement. Tu es une bonne sorcière, ce n’est que justice. – il en fallait bien un peu en cette journée pour conserver un semblant d’harmonie. Je voudrais me réjouir pour toi mais j’ai un peu peur pour ton avenir, à l’instar de celui de notre tribu. La tribu vieillie et ne se renouvelle pas, elle croupit et Abigaël n’a pas été élue pour assainir la substance de nos traditions par la modernisation. Je crains que l’Homme nouveau ne soit en train de perdre sa place ici… Nos sœurs semblent oublier que si notre tribu existe, c’est qu’une fille d’Odin a un jour refusé les coutumes et a décidé de suivre un autre chemin, plus dangereux, mais avec l’espoir d’une autre lumière. La flamme d’Olrun s’est ternie… »

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MessageSujet: Re: Carpe Diem! ... si tu y parviens.   Ven 11 Juin 2010 - 0:27

Europe regarda Alicia avec compassion. Elle se doutait que la Prêtresse évincée avait pris la compétition très à cœur, mais elle ne s’attendait pas à ce qu’elle soit dévastée à ce point par le résultat de l’élection. En un sens, ce n’était guère surprenant: sa rivale avait été sa meilleure amie et celle-ci venait de gagner, plantant sans le vouloir une dague dans la poitrine de la jeune De Sarrebourg. Europe comprenait sa souffrance. Elle ne l’avait pas éprouvée pour les mêmes raisons mais il lui était déjà arrivé de ressentir un tel chagrin. Quand vous aimez le pouvoir et quand il vous échappe… ou quand vous avez fait beaucoup pour quelqu’un qui ne vous le rend pas du tout. Oh qu’elle la comprenait… c’était sans doute un des sentiments les plus déplaisants qui vous laissait lasse, lésée, presque anéantie.
La toute nouvelle Prêtresse remarqua que son homologue avait les yeux rouges d’avoir pleuré mais que malgré tout, elle parvenait à lui sourire et la féliciter. C’était une preuve de force de sa part. Plus que jamais Europe était confortée dans son opinion: elle n’avait pas forcément besoin d’éprouver de l’amitié ou de l’affection pour Alicia pour reconnaître sa valeur et son talent. La jeune de Sarrebourg était quelqu’un sur qui l’on pouvait compter, qui avait une âme de Meneuse. Dans ce combat, ses ambitions trop grandes, ses aspirations trop laxistes et son dégoût des conventions avaient trop joué en sa défaveur. De même que son ego et son esprit de Noble hautaine. Mais enfin, elle avait bien d’autres qualités: solide, fiable, sans compromis… oui, si elle prenait la peine d’attendre, son tour viendrait, sans aucun doute. Après tout, le résultat s’était vraiment joué à pas grand-chose.


"Merci, c’est gentil de ta part"fit-elle en souriant au compliment.

A l’abri sous les frondaisons, le soleil tapait moins fort. Cela ressemblait beaucoup à Alicia: se réfugier sous une ombre bienfaitrice, où elle était dans son élément, plutôt qu’à découvert et en pleine lumière. D’où elles se tenaient, les deux Sorcières pouvaient toujours entendre la rumeur de lointaines conversations et exclamations poussées par des voies aiguës. Dans la Clairière, la fête devait battre son plein, tout le monde voulant sans doute discuter avec Abigael, la toute nouvelle Grande Prêtresse de la tribu. Europe aussi était un peu vexée qu’elle ne soit toujours que Prêtresse (et même encore Aguerrie, il y avait quelques minutes) alors que quelqu’un d’aussi jeune se retrouvait déjà à la tête du clan. Mais Abigael était son amie, et puis elle avait depuis longtemps compris et accepté qu’elle avait un train de retard de ce point de vue là. Ce n’était aucunement une histoire de talent ou non, juste d’une génération qui avait accédé au pouvoir avant elle… la jeune Eléanora-Sun s’était résolu à attendre le train suivant, à patienter jusqu’à ce que son tour vienne, telle un virus opportuniste. Car son tour viendrait, elle y veillerait.


"Je suis navrée pour toi" dit-elle enfin à Alicia. "Mais je ne vais pas me répandre en paroles compatissantes, car je suppose que tu ne veux pas de ma pitié, ni de celle de personne. Ce que je comprends parfaitement!"

En avançant de quelques pas, Europe écouta le laïus d’Alicia dont les paroles lui parlaient beaucoup, plus que toute les félicitations qu’elle avait pu recevoir. En soupirant elle passa sa main dans ses courts cheveux bouclés, ceux-ci reprenant aussitôt leur place bien en ordre sur sa tête en frôlant tout juste ses épaules. Puis elle haussa ces dernières, écartant les mains avec un air fataliste et légèrement amusé.

"Je suis bien d’accord avec toi! La classe dirigeante ne se renouvelle pas. L’oligarchie domine le clan en étant composée toujours des mêmes personnes, qui craignent le renouveau parce qu’il signifierait qu’elles doivent renoncer à leur pouvoir. Les alliances intestines mènent toujours au sommet des personnalités qui sont soumises aux Anciens, afin de rester dans la lignée précédente. Tandis que les "simples" membres sont gardées enfermées dans un carcan de d'autorité mêlé de traditionnalisme irraisonné. Et la corruption règne dans les sphères supérieures du pouvoir, la législation qui réglemente Olrun est vendue au plus offrant, les doyennes se dispensent de respecter leurs propres principes… Elle avait l’air sincère et magnanime, Analisa, n’est-ce pas? Mais ce n’était que la surface des choses. Elle était plus véreuse qu’une pomme à la belle saison. Une fois que tu es rentrée dans leur petit clan, tu as le pouvoir." Europe se tut un instant. Elle savait que ce qu’elle venait de décrire était précisément ce contre quoi voulait lutter Alicia: l’enlisement corrompu et vieilli. Si elle possédait autant d’informations, c’était d’ailleurs parce que sa mère, autrefois Prêtresse, s’était retrouvée dans la même situation que l’héritière de Sarrebourg: elle était passée à un cheveux de l’élection de Grande Prêtresse. Ce qui était important en cet instant, c’était d’avoir montré à Alicia qu’elle n’était pas ignorante de la face cachée d’Olrun.
"Mais enfin, c’est la même chose partout… A la tête du Comté, au trône de France, à celui de l’Empire, partout… Après tout Olrun est une institution comme une autre. Ses membres sont humains avant tout et une fois qu’ils possèdent le pouvoir, ils ne veulent plus le lâcher. Je les comprends. Je sais que tu veux te révolter contre ce système… révoltant, j’en conviens. Mais crois-tu que tu es la seule, ou la première, à faire cette tentative? D’autres s’y sont essayées avant toi. Et si le système est toujours en place, c’est parce qu’elles ont finalement elles aussi renoncé à leurs ambitions puisqu’on leur avait proposé des offres plus intéressantes en échange… Personnellement, je crois que je préfère tout simplement suivre le mouvement. En me laissant porter jusqu'au sommet de la hiérarchie, au fil des mois. Ensuite, j’entrerais dans leur petit club privé et je pourrais finir mes vieux jours avec la main mise sur le reste du clan…" Elle finit par sourire derechef, et se rapprocha jusqu’à être en face d’Alicia, l’observant dans les yeux. C’était clairement une main tendue.
"Qu’en dis-tu? Viens avec moi…"

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MessageSujet: Re: Carpe Diem! ... si tu y parviens.   Lun 14 Juin 2010 - 1:26

Les yeux d’émeraudes pensives de la noble jeune femme scrutaient la lumière qui envahissait chaque jour la Clairière, perçant le manteau obombré de la Schwarzwald, dessinant une surface sans ténèbres, une aire où se réunissaient les sorcières de la tribu d’Olrun depuis des siècles, cernées par les mystérieux troncs. Elles se réjouissaient en cet instant sans se rendre compte qu’à rester dans un espace où les arbres ne poussent plus, on oublie de regarder en l’air et d’admirer la croissance de la nature à l’image de celle de l’humanité. Elles étaient prisonnières mais n’en avaient pas conscience. Elles pensaient avancer car les générations se succédaient, mais elles ne faisaient que tourner en rond. Elles avaient refusé d’explorer les sylves ombragées, se confortant d’une lumière en pleine exposition, éblouissante et hypnotisante. Elles restaient dans la cage de lumière. Elles marchaient longuement en un cercle infini, ressassant éternellement les vieilles traditions, piétinant à jamais sur les mêmes empreintes que leurs ancêtres. La tribu d’Olrun bafouait actuellement l’immense avancée de ses aînées en stagnant au lieu de percer davantage les cimes à la recherche d’autres vérités métaphysiques.

Alicia entendit vaguement Europe parler de pitié. Oui, que faire de la pitié ? La pitié faisait-elle avancer ? La pitié était tout juste bonne à faire survivre les faibles. Elle offrait à son porteur la bonne conscience et à son receveur le sentiment d’être compris. Mais à quoi servait la compréhension sans un soutien réel ? La pitié n’était pas utile. La compréhension, elle l’était. Elle menait un homme à tendre la main à un autre homme. Le sentiment qui créait l’alliance d’une communauté pour se relever était un beau, grand et glorieux sentiment. Alicia ne désirait nulle pitié, elle vomissait la pitié et son goût trop sucré. Ce qu’elle voulait était une main tendue vers elle pour se remettre d’aplomb, lui faire croire en l’avenir et la rendre plus forte.

Europe se mit à parler et à dévoiler un point de vue qui anima le cœur de la jeune de Sarrebourg d’un nouvel espoir flamboyant. Elle avouait presque ouvertement en quelle faveur penchait son vote et Alicia en fut émue. Un sourire triste se dessina sur son doux visage. Malgré la tragique situation que les mots de la toute nouvelle Prêtresse ne faisaient que mettre en exergue, Alicia était rassurée. Même parmi celles dont elle n’était pas particulièrement proche, il y avait des partisantes. Elle approchait lentement une main compatissante de la main d’Europe lorsque celle-ci continua son discours. Alicia arrêta son geste net, détourna – troublée – les yeux de l’éclat d’espoir que lui avait laissé miroiter le regard de la prêtresse.

Alors elle ne comptait même pas se battre ? Elle comptait apaiser sa conscience en enrobant tous les vices du système d’un gros nœud de tradition pourprée. Les failles étaient là partout depuis toujours alors il ne fallait pas essayer des les colmater ? Alicia si surprise de ce revirement de discours n’avait toujours pas effacé son sourire triste et regardait à présent intensément l’espace qui la séparait d’Europe.

Ce sourire qu’elle lui adressait dévoilait les dents carnassières d’une femme appâtée par le pouvoir. Elle était un vampire contaminée par le lucre, membre d’une secte sans nom ni matérialité puisant sa force dans les plus sombres recoins de la nature humaine. Maintenant elle désirait l’enrôler elle aussi en distillant le venin du pouvoir dans ses veines si pures. La main qu’elle lui tendait n’était pas une invitation à se relever. Certes elle allait physiquement la ramener au sommet, dans les sphères de la puissante nitescence. Mais en vérité elle allait la tirer au fond de l’aliénation, reniant sa liberté, son humanité, pour se plier au protocole d’une tribu de pierres. Alicia releva enfin les yeux du sol pour les fixer sur le visage enjoué de la prêtresse. De son sourire triste ne resta bientôt plus que l’amertume. Elle l’observait comme une inconnue et eut un mouvement de recule. Elle était comme apeurée et dégoûtée par cette femme sans valeurs ni foi. Elle voyait en elle toute la perversion des grandes sœurs qui allait couler sur les apprenties pour souiller leurs âmes.


« Je… ne peux pas faire ça.

Écoute, je ne peux pas abandonner et rendre les armes. C’est un combat trop important Europe. Tu as cédé avant même de t’être battue !

Écoute-moi… Je ne vais pas m’arrêter là... Je… mourrai pour ma cause et que les dieux m’en soient témoins : j’enterrerai les traditions d’Olrun pour que refleurisse une théophanie créatrice.

Écoute-moi bien. Je me battrais pour que les choses changent, quel qu’en soit le prix. Je ne perdrai pas mon temps à me battre contre les vieilles Sages et Prêtresses pour qui ce système est un assistant respiratoire. Je ne me battrai pas seulement contre ceux qui pensent que les traditions doivent être strictement conservées avec le système. Je me battrai avant tout contre ceux qui pensent que le système est vicié et donc plus facilement rentable à qui saura s’y mouvoir.

Tu m’entends bien Europe ? Je vais me battra contre ces gens là, je vais me battre contre TOI, jusqu’à la mort ! LA MORT !

Alors maintenant pars… rejoins ta cage dorée et affute ta dague car je vais bientôt frapper. Oh crois-moi ! Je vais frapper si fort que nos ancêtres vont se remuer dans leur tombe pour m’applaudir.

Va maintenant ! Va prévenir les prêtresses et la Grande Abigael. Je ne vous poignarderai pas dans le dos, je vous laisse toutes à vos méthodes hypocrites. Je le clame : je vais faire trembler la terre et une faille incommensurable va bientôt nous séparer. Je ne peux vous dire combien seront de mon côté. Mais sachez que même seule, je saurai me battre. »

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MessageSujet: Re: Carpe Diem! ... si tu y parviens.   Mer 16 Juin 2010 - 0:11

Europe ne s’attendait pas vraiment à ce qu’Alicia accepte. En lui tendant la main, en lui faisant cette proposition pourtant si contraire à ses idéaux, elle savait que ses chances de succès ne dépasseraient guère les dix pour cent. Elle avait donc posé la question pour la forme, peut-être pour se donner bonne conscience, et surtout car elle ne pouvait pas partir sans avoir proposé à Alicia, un esprit de qualité et de talent malgré ce qu’on pouvait bien en dire, une place privilégiée dans le cercle fermé des strates dirigeantes et corrompues d’Olrun. Par contre, elle ne s’attendait pas à la verve avec laquelle lui répondit la jeune de Sarrebourg, qui avait semblé bouleversée et dégoûtée par la révélation de la vraie personnalité d’Europe.

Celle-ci eut un sourire triste. Elle savait pertinemment que son âme était ignoble. Mais ce n’était pas ça le pire. Après tout, de nombreuses personnes –dont Alicia aussi- pouvaient être hautaines ou manipulatrices, et elles s’en portaient très bien. Non, ce qui était dérangeant, c’était le fait qu’elle assume mal sa nature au point de se faire passer pour une Aguerrie –et maintenant une Prêtresse- sage, sensible et altruiste. Mais on ne se refait pas. Il était inutile de lutter contre sa nature profonde. C’était un combat perdu d’avance. Peut-être que c’était précisément cette notion qu’il manquait à Alicia: parfois, mieux valait renoncer et se laisser porter par le courant plutôt que de lutter désespérément (et souvent vainement) contre bien plus fort que soi.


"A quoi bon se battre pour un combat perdu d’avance?" fit-elle finalement du bout des lèvres, après un moment du silence bourdonnant qui avait empli la petite clairière au terme du discours enfiévré et laudateur d’Alicia. "Oui, je cède avant même de m’être battue. Car même si je pouvais gagner contre elles, je ne pourrais pas gagner contre moi. Je suis désolée."

Europe soupira. Avec le temps, elle avait appris à prendre ce cercle vicieux spirituel avec philosophie. Du moins, c’était l’impression qu’elle donnait, et cela expliquait pourquoi la Sorcière arborait toujours un air insouciant et enjoué même dans les situations les plus graves. Parfois, elle avait cependant du mal à jouer encore ce rôle, mais son entraînement de Noble qui mettait avant tout le Paraître en avant l’aidait beaucoup. La Prêtresse s’appuya la main contre le tronc chaud et sec d’un grand arbre dont elle capta l’énergie tellurique. Une source puissante, calme et fluide qui n’était en rien comparable avec l’aura bouillonnante, révoltée, acide d’Alicia. Le discours de celle-ci était sans équivoque; ce n’était rien de moins qu’une déclaration de guerre. Elle était décidée à faire changer les choses et serait même prête à donner sa vie pour atteindre son objectif. Prenant involontairement un air pédant, Europe haussa les épaules.

"J’entends bien, Alicia, j’entends bien… fais donc, puisque ton nouveau but semble être tes ailes. Si tu veux le savoir, j’ai voté pour toi. J’adhère à toutes les critiques que tu as adressées à l’égard de la corruption et l’absence de renouveau qui régnaient sur l’esprit d’Olrun. Malheureusement, l’homme est un animal à la formidable capacité d’adaptation et je m’accommode très bien de ce système. Ceux que ça dérange n’ont qu’à se débrouiller pour déclencher une révolution. Et ainsi, quand les choses auront changé, je pourrais profiter du résultat concret de vos efforts…" Un grand silence s’abattit sur les bois. Europe venait de se montrer d’une ultime manière en femme manipulatrice et avide de pouvoir. Quiconque connaissait sa véritable nature ne pouvait s’empêcher ensuite de la percevoir comme quelqu’un de détestable et amer… et ce devait être à présent le cas pour Alicia. Car si Europe critiquait les actuelles dirigeantes d’Olrun, elle ne valait finalement pas mieux qu’elles. "Tu t’en étais déjà aperçue non?" murmura-t-elle avec un regard d’outre-tombe. "Je suis la pire de toutes."

Il y avait peu de personnes devant lesquelles elle se dévoilait ainsi. Elle ignorait d’ailleurs ce qui l’avait véritablement poussée à tomber le masque devant Alicia. Peut-être une forme de culpabilité. Pour s’excuser et surtout se justifier de ne pas prendre les armes à ses côtés… Mais si Europe avait tendu une main à la jeune noble de Sarrebourg, l’inverse n’était pas forcément vrai. Car Alicia ne perdrait certainement pas des heures en longs discours pour la convaincre de rejoindre son camp; elle pouvait tout aussi bien se passer d’Europe qui ne serait de toute façon pas une grosse perte.
Les répliques véhémentes de son interlocutrice en disaient long sur sa volonté réformatrice; Europe ne s’en inquiétait pas outre mesure car le sort des autres l’indifférait un peu, mais il se pourrait très bien que dès le lendemain, Alicia décide de mener des actions violentes et déclenche une véritable guerre civile intestine entre les membres du clan. Comment deviner son plan d’action? La seule chose certaine était qu’il allait faire grand bruit. Et Europe ne pouvait s’empêcher d’admirer la volonté inébranlable d’Alicia, sa détermination qui semblait la porter infiniment à l’aune de la flamme brûlante qui animait son regard, née du désir de réformer une tribu enlisée. Ça devait être tellement exaltant de ressentir un pareil sentiment… surtout pour elle qui se sentait jour après jour de plus en plus vide.
La Prêtresse finit par adresser un sourire résigné, presque triste, à son homologue.


"Hé bien, puisqu’il doit en être ainsi, je te souhaite dans ce cas bien du courage. Tu as l’air déterminé mais je préfère te le rappeler: ton combat ne sera pas facile. Après tout, sait-on jamais? Dans quelques mois, tu auras peut-être déjà succombé à la corruption toi aussi et tu seras repassée de notre côté. Mais surtout, ait bien conscience que tu devras affronter ta meilleure amie…et qu’elle deviendra ta plus grande rivale. Es-tu vraiment prête à sacrifier ça?" Europe marqua une pause. Oui, après tout, la réaction à chaud d’Alicia allait peut-être s’estomper dans les semaines à venir, et elle reprendrait tout doucement sa place dans le rang comme les autres. Ou peut-être qu’il faudrait employer les grands moyens, comme des offres d’argent et de grades supérieurs, mais qui remettraient de toute façon la jeune de Sarrebourg dans la lignée traditionaliste d’Olrun…

Ou peut-être pas.
Malgré toute la conviction que le plan de son interlocutrice allait échouer, Europe pressentait que cette fois-ci, quelque chose était différent. Quelque chose qui saurait porter les idéaux d’Alicia au-delà des simples projets pour leur donner une réalité concrète. La Sorcière sentait, diffusément et sans pouvoir aucunement être plus précise, qu’elle se trouvait à l’aube d’une ère nouvelle ou rien ne serait comme avant.


"Une dernière chose. Je sais que tu ne vas pas me croire… mais je suis désolée, sincèrement. Ça avait l’air vraiment beau. J’aurais aimé faire ce chemin avec toi."

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MessageSujet: Re: Carpe Diem! ... si tu y parviens.   Ven 18 Juin 2010 - 0:33

La désinvolture avec laquelle Europe prenait les durs mots d’Alicia était des plus déconcertantes pour cette dernière. Elle ne la croyait pas. Elle la pensait peut-être même folle… Elle avait tort de ne pas donner toute leur ampleur aux propos de la jeune sorcière. À l’évidence Alicia ne l’impressionnait pas. Pourtant Alicia savait impressionner et s’imposer. Elle se releva pour reprendre une stature forte et hiératique. Elle écoutait Europe en répondant à ses provocations par un long regard hautain et désabusé. Elles, si proches quelques instants auparavant, étaient à présent séparées par une tension immense. Europe semblait si sûre d’elle. À l’aise dans sa nature machiavélique. Elle s’assumait et c’est bien là que ne résidait pas sa faille. Elle savait qui elle était, comment elle était, ce qu’elle faisait, pourquoi elle le faisait. Elle s’acceptait. Alicia préférait ne pas rebondir sur les répliques acerbes de la prêtresse. Il ne s’agissait pas d’une joute verbale. Les bouches n’avaient pas à tirer leurs arguments venimeux pour atteindre les défenses psychologiques de l’autre, traversant une fissure mentale pour contaminer l’esprit rival d’idéaux personnels. Toutes deux étaient profondément confortées dans leur forteresse de valeurs morales. Le combat ne se jouerait pas avec elle maintenant et ici. Il aurait une toute autre échelle, à long terme.

Europe attendait une révolution interne. Non, il n’allait pas s’agir de ça, Alicia ne comptait pas rester dans la tribu. Elle allait tout bonnement entailler cruellement leur unité pour qu’une hémorragie sociale, morale et spirituelle affaiblisse la tribu jusqu’à la mort. Pas de révolte intestine, une scission tout ce qu’il y a de plus clair, net et audacieux. Ainsi Europe ne pourrait-elle jamais profiter d’une évolution du système. Son système allait mourir tout simplement. Mais tout ça, la noble sorcière le gardait pour elle. On pouvait déclarer la guerre, pas dévoiler ses plans d’attaque. Alicia écoutait Europe, incrédule, arrogante, belle et puissante. Ultime insulte lorsqu’Europe lui décrivit la possibilité de se laisser corrompre avant même d’atteindre son but. Dieu merci elle voyait les choses se faire en plusieurs mois. Non, Alicia avait réfléchi son plan depuis quelques temps et le plan B en cas d’échec à l’élection était clairement la séparation immédiate. Si elle avait pris le risque d’en dire autant à Europe sur ses intentions, ce n’était pas que par colère, c’était parce qu’elle n’avait rien à perdre. Elle convoquerait les hauts sièges dès le lendemain.

La prêtresse évoqua aussi bassement que judicieusement l’amitié reliant Abigael à Alicia. C’était une question qu’Alicia avait éludée avec la colère et la déception mais qu’en serait-il le lendemain ? Après une journée de réflexion, Alicia serait-elle prête à crucifier sa plus belle amitié sur l’autel de son insurrection ? Mais elle ne le faisait pas que pour elle… Non, il y avait des dizaines de sorcières qui souffraient consciemment de l’austérité de la tribu d’Olrun et des dizaines d’autre qui n’en étaient pas encore conscientes. Alicia ne faisait pas cela pour elle. Elle le faisait pour toutes ses sœurs. Une relation humaine devait-elle tout remettre en cause ? Non il ne fallait pas. La demoiselle de Sarrebourg devrait oublier son amie Abigael, c’était le prix à payer. Alicia déglutit péniblement et inspira profondément pour s’éclaircir les idées et ne pas se laisser couler par cet argument ravageur en son cœur. Elle allait devenir Meneuse. Elle devait apprendre à taire sa passion pour écouter sa raison.

Préparant sa réponse à la dernière phrase d’Europe, elle esquissa un sourire compatissant en penchant légèrement la tête :


« Oh si Europe, je te crois. Tu es désolée, ton cœur est désolé… Pas désolée comme je suis désolée de dire adieu à mon amie, désolée comme un paysage est désolé après le passage d’une tempête. »

La Belle de Sarrebourg ramassa sa besace contenant son grimoire et autres affaires de calligraphie mais laissa sa robe blanche sur le sol feuillu. Elle détourna ses yeux faussement attendris du visage d’Europe et fit un premier pas vers la forêt en piétinant sa robe de cérémonie. Elle se retourna une dernière fois vers la prêtresse :

« Moi aussi, j’aurais aimé que nous marchions ensemble. Je pense que tu n’es pas une mauvaise personne Europe. Tu t’es simplement égarée et il est à présent trop tard. Dans la sombre jungle de l’Humanité, tu es perdue… »

Et Alicia sentit sa gorge se serrer à ces mots, car elle voyait que c’était un gâchis terrible. Elle s’enfonça longuement dans la forêt, elle savait le chemin sans le connaître. Elle s’approcha d’un ruisseau et s’assit sur une large pierre moussue. Elle prit son lourd grimoire sur les genoux, sortit une plume noire et son encrier. Elle ouvrit le livre à la page de garde qu’il était d’usage de garder vierge jusqu’à sa mort en gage d’allégeance à la pâleur immaculée de la Colombe symbolisant Olrun. Alicia sentit son cœur se gonfler. Elle respirait fortement, elle ne pouvait s’y résoudre sans un signe divin. C’est alors qu’un souffle tiède et fort anima toute la Schwarzwald et Alicia fut certaine d’y avoir entendu son nom chuchoté comme savait le faire sa mère. Sans plus tarder elle pointa sa plume sur la page vierge et y encra avec conviction et puissance : « Livre des Ombres ».

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Carpe Diem! ... si tu y parviens.

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