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 La Passion du Gourdin (#11)

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Mort(e)
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MessageSujet: La Passion du Gourdin (#11)   Ven 25 Juin 2010 - 12:57

« Oh, Gourdin ! »

Pas de réponses. Le geôlier rentre dans la cellule accompagné d’un collègue qui a des menottes. Gabriel Touchedieu est à genoux en pleine lumière, parodie de saint, il n’a plus rien à voir avec le fier bandit qui y était rentré. Les mains sur ses genoux, le regard sur le sol, ses lèvres semblent dire tout bas des paroles secrètes. Il ne serait pas en train de prier ?

« Allez le vieux debout ! »

Le geôlier le soulève par les aisselles et l’autre homme l’encadre.

« Faudrait le laver. »

Gabriel Touchedieu est soulevé à chaque bras, il ne dit pas un mot, ne peste même pas, ne résiste pas. Il se tait. C’est la dernière fois qu’il est dans sa cellule, on le sort bientôt, on le fait à moitié marcher, à moitié ramper jusque plus haut. Plus haut, c’est la cour, où des seaux d’eau sont tirés du puits.

Gabriel Touchedieu est projeté contre un mur de la cour et déshabillé sans autre forme de procès. Nu, il subit la moquerie et les injures de tous. On rit de son corps devenu débile, de ses rides et de ses tâches de vieillesses, des croutes de vermine qui rongent son corps et ses cheveux, on rit de ses organes génitaux ratatinés. La cruauté prend forme humaine. Et Gabriel Touchedieu ne dit rien.

Le premier seau est balancé sur l’ex-Gourdin. L’eau glaciale le gifle à pleine volée, déséquilibré, il tombe à terre. Le deuxième seau est projeté sans plus de précautions. Les plaques de vermines se décollent, sa barbe paraît moins bigarée… Deux hommes, dont un armé de peigne et de brosse s’approche de lui ensuite et le colle sur le pavé.

L’homme armé de brosse et de peigne étrille Gabriel Touchedieu, le brosse jusqu’à l’écorcher. Le peigne laboure sans pitié sa barbe, détache tous les morceaux de saleté accrochées dedans mais aussi des poils par touffes entières. La brosse à poils durs mord dans la peau et lui fait des traînées rouges imprimées profondément, traînées rouges qui deviennent parfois rigoles de sang. On le remet debout et on le sèche vite fait avec une serviette. La toilette du condamné est terminée.

On lui donne une longue tunique, fine, austère, à usage unique. La chemise du condamné, le dernier vêtement qu’il ne portera jamais. Il lève à peine les bras alors qu’on la lui enfile. Le vêtement flotte autour de ce corps autrefois large, et ne cache pas grand-chose. La honte continue. Dans un grand renfort de clameur, la charrette arrive, on la salue.

La charrette, c’est le véhicule du condamné. Elle est pourvue de rambardes, avec deux roues monstrueuses, tirée par un bourrin couleur noisette. Le conducteur, les traits vulgaires, tient les rênes sur le plateau en dévisageant Gabriel Touchedieu avec arrogance et en mâchonnant on ne sait quelle pâte immonde. Gabriel Touchedieu est menotté, entravé, puis déposé sur la charrette. Un homme en robe grise vient le rejoindre.

« Tiens ? Frère Ethan… » dit le Gourdin, puis il se tait à nouveau.

Le cortège est lancé, avec en tête, les hommes de mains, puis la charrette, puis les inquisiteurs derrière. Il sort de la Collégiale par la grande porte et on exhibe le trophée, le spectacle du jour, le sacrifice à la Justice.

Le conducteur, visiblement payé pour dire cela, gueule d’une voix désagréable et toute droite sortie de son terroir :

« Gabriel Touchedieu, l’homme qui vous a fait tant souffrir. La Justice aujourd’hui prend sa revanche. Gabriel Touchedieu, l’homme qui vous… »

Gabriel Touchedieu écoute, puis baisse la tête. Il n’ouvrira pas plus la bouche. La foule en revanche est trop heureuse de l’ouvrir, et elle décharge toute sa haine sur celui qui fut le Gourdin, celui qui fut encore avant le Fléau de Lorraine, et encore avant Grande Gueule le jeune loup.

C’est un homme immonde, un homme détestable, une vermine parasite qu’il faut éliminer de la surface de la terre, il ne faut l’accepter ni au paradis ni en enfer, c’est un monstre buveur de sang, c’est un démon invoqué par une sorcière.

C’est un condamné qui se tait.

Les insultes pleuvent, mais elles ne sont bientôt plus les seules. Des œufs pourris volent et s’écrasent sur le plancher de la charrette, sur la tunique de Gabriel Touchedieu. Un œuf pourri finit même sur la tête du conducteur qui se met à jurer dans un langage vulgaire. On voit un imperceptible sourire se dessiner sur la bouche du vieil homme condamné.

Il faut bientôt le concours de tous les hommes de mains pour contenir la foule, qui s’il n’y avait aucun obstacle n’attendrait même pas la corde. La foule, monstre informe veut démembrer ici et maintenant, elle veut qu’on lui rende le sang que le vieux démon lui a pris. Individuellement personne n’oserait, mais ensemble, la bonne conscience se dilue dans l’effet de masse.

Malgré tout, la charrette progresse vers l’échafaud, construit fièrement sur le parvis de l’Eglise de Zetting, lieu de justice par excellence, au moins divine. Il est flambant neuf, fait d’un beau bois agencé par de bons charpentiers. Une belle construction pour donner une belle mort. Un monument devant lequel la charrette s’arrête. Gabriel Touchedieu n’a toujours pas dit un seul mot.

Le bourreau improvisé pour la situation, un homme de main de plus, vient prendre le Gourdin par le coude. Gabriel Touchedieu ne le regarde pas, et ne regarde personne, il se tait encore et toujours.

En posant le pied sur la première marche, sa respiration pourtant s’accélère, il se rend compte que ce sont ses ultimes bouffées d’air. Il en profite à fond. La deuxième marche est pire, la troisième marche est impossible, la quatrième est la fin de tout. Il se prend les pieds et tombe lourdement sur le plateau. On rit de lui.

Il est positionné au dessus de la trappe et on fait descendre la corde de chanvre. Gabriel Touchedieu voit le collier de corde passer devant son regard puis il sent la caresse irritante du chanvre autour de son cou, prête à lui dévorer la nuque. C’est un contact insupportable. Il ne dit toujours rien, mais les tics ravagent son visage et un voile de sueur couvre son visage.

Le Second, trop fier de lui, monte sur l’échafaud, avec sa face d’androgyne et sa cuirasse cloutée. Il jette un regard arrogant sur le vieil homme, se venge de plusieurs années d’irrespect et d’orgueil. C’est à son tour de dominer désormais. Il a un papier à la main, qu’il lit de sa voix haut perchée, faisant la longue, très longue liste de tous les torts reprochés au Gourdin.

Gabriel Touchedieu ne veut plus appartenir à ce monde, il accepte enfin sa fin. Au fur et à mesure que la petite voix égrène les torts et que la foule murmure son acquiescement, il se retire, ne veut plus sentir que son cœur qui bat, l’air remplir ses poumons, s’émerveiller devant le peu de mouvements qu’il réussit encore à faire. Il ne s’était jamais rendu compte à quel point ouvrir et fermer les paupières n’était pas si évident que ca, c’est une petite merveille de mécanique. L’air est aussi bon que du vin, il en boit jusqu’à être saoul. Il avale sa propre salive, c’est la dernière chose qui lui passera par la gorge avant qu’elle ne soit écrasée.

Pourtant, il tremble, il tremble de toutes les fibres de son corps, il tremble comme une feuille à cause de l’échéance fatale qui se compte en secondes.

Encore une seconde de vie, encore une seconde de vie, juste une dernière, et puis la suivante, après vous pourrez, mais laissez moi encore une seconde de vie.

Le bourreau abaisse le levier, qui ouvre la trappe, qui projette Gabriel Touchedieu vers la mort par asphyxie.

Mais les vieilles vertèbres du Gourdin cèdent immédiatement, lui épargnant une agonie spectaculaire et humiliante.






JE T'ATTENDAIS MON ENFANT
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Fugitive
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MessageSujet: Re: La Passion du Gourdin (#11)   Dim 27 Juin 2010 - 1:45

[Précédent = Les Calices amers]


Comme les autres, elle avait entendu les rumeurs. Les récits racontés d’une voix furtive et excitée par les courtisants du château, par les domestiques de son propre manoir qui se transmettaient les derniers potins. Comme les autres, elle avait donc su que Gabriel Touchedieu, après s’être mué en loup enragé et perpétré le plus grand massacre que Forbach ait connu depuis la vague de froid mortelle de 1626, s’était lancé à la poursuite de l’Oracle puis s’était fait mettre aux arrêts sur ordre de Lorenzo Maestriani en personne. Même si Europe n’aimait pas le Conti, elle devait reconnaître qu’il avait un certain bon sens. Depuis, plusieurs semaines s’étaient écoulés, et pendant cette période on avait plus entendu parler du Gourdin de l’Inquisition. Puis l’heure de son exécution en place publique avait été annoncée. Alors comme les autres, Europe s’y était rendue.

Assise dans son fiacre, elle repensait à l’entretien personnel qu’elle avait eu avec cet homme si étrange, assez simple dans sa nature mais bourré d’illogismes et, il fallait le croire, d’un instinct de survie négatif. Tout au long de sa vie et malgré les innombrables mises en garde, dont celle de l’Oracle et de Lorenzo Maestriani en personne, il avait continué à perpétrer sans cesse des exactions dont le récit faisait encore frémir d’épouvante les pauvres hères innocents et choqués de Lorraine. Dans le cœur d’Europe, la frustration d’avoir échoué à comprendre les motivations d’un tel homme avait cédé le pas à une sorte de résignation silencieuse. Il mourrait sans qu’elle ait eu le fin mot de l’histoire…

A l’approche de l’Eglise de Zetting cependant, une secrète jubilation naquit au fin fond de son esprit. Sans trop comprendre pourquoi ni contrôler ce geste, elle eut un sourire esquissé, qui pouvait être interprété comme mesquin. Le fiacre s’immobilisa finalement et Europe en descendit, rejoignant l’estrade des Nobles qui avait été dressée là pour l’occasion. Elle n’avait jamais assisté à une pendaison publique. Altière, relevant les pans de sa robe pâle, la Grande Prêtresse d’Olrun monta les marches et s’assit sur le pliant qu’on lui proposait, brandissant une ombrelle afin de se protéger du soleil et préserver son teint d’albâtre.

La charrette apportant le condamné apparut enfin au détour d’un des virages de la route. Aussitôt, la foule se mit à scander, crier, huer, celui qui avait été l’incarnation de leurs craintes et de l’insécurité pendant de très longues années. Europe observa la progression avec un air détaché, se ventilant avec un éventail. Elle s’y attendait, mais Gabriel Touchedieu ne disait pas un seul mot, ne réagissait à aucune provocation, atone dans son véhicule cahotant, misérable sous l’écrasante humiliation. La Grande Prêtresse sentit une vague de mépris déferler en elle. Il aurait pu tout aussi bien s’agiter, crier des injures et des blasphèmes, persister dans son attitude irrespectueuse et grossière que ça n’aurait strictement rien changé au jugement de la jeune femme. Car jusqu’au bout, il s’obstinait à montrer un comportement inhumain. N’importe lequel des êtres normalement constitués aurait pleuré, supplié, montré des remords ou de l’effroi devant le néant tout proche… mais pas lui, encore et toujours, avec son corps de vieux ratatiné qui s’était autrefois tendu comme un défi au monde entier, comme un mépris de l’existence… La colère et la frustration submergeaient de nouveau Europe, qui s’avisa qu’elle se mordait férocement les lèvres. La foule scandait toujours, les voix innombrables s’étaient jointes et unies en une seule clameur, rituelle et sauvage, qui faisait trembler la terre et le ciel pourtant toujours impassibles. Une foule en colère, un rassemblement pléthorique d’âmes qui hurlaient à pleins poumons, criant à la vengeance et à la justice, animés d’une sainte fureur vengeresse… Petit à petit, la cadence rythmée, grondante et farouche qui s’élevait du Parvis se coupla aux battements du cœur d’Europe, lequel tambourina dans sa cage thoracique comme un fauve en colère. Elle sentit l’adrénaline affluer, le sentiment d’être à l’imminence de quelque chose de puissant l’emplir toute entière. La foule réclamait son tribu de sang. Elle n’était plus qu’une masse entière, mouvante et grondante de mépris qui montait et fluctuait par vaguations successives, intenses et cruelles. Les gens de Forbach avaient perdu leur discernement. Ils avaient oublié qu’ils étaient des hommes, des êtres civilisés, capables d’efforts et de pardon. Ils se perdaient dans une réalité et une volonté bestiale, ne subsistant plus en eux que l’instinct barbare qui réclamait châtiment, vendetta, punition, perçant les arcanes du talion dans leur suprême cruauté, à l’instar des bêtes fauves qui se délectent du spectacle du sang, de l’humiliation et de la souffrance. Europe ne faisait pas exception à la règle. Elle était physiquement absente de la foule, puisque sur-élevée et en première ligne sur son estrade; mais son cœur s’était joint à la clameur guerrière, sa bouche s’entrouvrait sur l’exaltation d’un cri muet, ses tempes bourdonnaient dans un accès d’effervescence. Et elle ne faisait plus qu’un avec la masse vrombissante, se fondait dans leur haine et leurs hurlements méprisants, elle était devenue multitude, intrinsèque, elle savait que quelque part subsistait encore une face civilisée de son être mais s’oubliait elle-même dans la facilité de la satisfaction bestiale, barbare, à l’unisson dans un chaos de vociférations et de haine, sublimement écrasée par le poids et la violence de ses propres passions, de ses propres transports. Tous, ils le condamnaient. Europe aussi. Elle n’en avait pas le pouvoir, elle n’en avait sûrement même pas le droit… mais elle le condamnait. Enfin, le bourreau accomplit le geste fatal et le Gourdin quitta pour toujours l’univers dans lequel il était né et avait laissé son empreinte de manière si sanglante.

Un grand silence sembla régner tout à coup; même les cris de triomphe et de bonheur qui s’élevaient à présent ne pouvaient rivaliser avec les hurlements de haine qui avaient été lancés juste avant. Europe s’aperçut qu’elle avait arrêté de respirer et prit une grande goulée d’air; la tête lui tournait, comme si elle venait de courir de toutes ses forces. Elle pencha finalement la tête en arrière pour recouvrer son souffle, apaiser son cœur, calmer son esprit… puis sourire.

Ah. Enfin.
Il y avait peut-être un peu de justice en ce monde, finalement.



[Suivant = L'Assomption d'Adrien]

_________________
.
Ces figures, ces êtres humains
absorbent pareillement la lumière cosmique, l'air ou l'eau salée -
et chacun réfléchit à une nouvelle ontologie
Mais ces dessins eux-mêmes, sont paysages de l'esprit...
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Baron(ne)
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MessageSujet: Re: La Passion du Gourdin (#11)   Jeu 5 Aoû 2010 - 19:31

Louisa était entrain d’aider madame Maulne à se coiffer, lorsque la litanie du conducteur leur était parvenue. Une voix d’homme, forte, grave, une voix entrainée. Il avait fallut entendre la phrase une deuxième fois, pour être sûre. Pour qu’elles soient certaines que ce ne fût pas une autre farce de leur esprit. Que ce ne fût pas une autre illusion douloureuse revenue des tréfonds de la rivière.
… La Justice aujourd’hui prend sa revanche…


Les deux femmes s’étaient alors regardées. Dans un mouvement instinctif de sauvegarde. L’une aux yeux clairs, délavés par le chagrin, l’autre aux iris aussi noirs que ses pensées et ses desseins. Depuis que leurs corps, avaient trouvés sépultures, aux côtés de Michael, elles ne parlaient plus. La voix, de l’autre, leur rappelait bien trop l’absence. L’absence des rires de Violaine, des pleurs de Verra. Ces sons enfantins qui donnent la vie aux murs. L’absence du chant inconscient de Mélanie qui préparait le thé.
Mais pire que tout… l’absence de Jean. Jean son père. Le premier homme de sa vie. Jean le mari. L’amour de sa vie. Nastasia, tendre Nastasia, avait aimé cet homme comme on aime la vie. Sans compromission, et de tout on être, avec la foi de l’Amoureuse éternelle. En vingt-cinq ans d’amour rien n’était venu troubler cet amour. Aucun doute n’était venu entre ces deux amants. Ils avaient vécu une histoire si douce qu’elle en était révoltante. Il avait fallu pour cela qu’un jour un jeune homme maladroit bafouille quelques mots à une jeune fille de l’este du monde.
Et Louisa, Irina, souffrait pour eux. Elle souffrait de voir sa mère, celle qui l’avait portée sur cette terre, vivre sans la moitié de son âme. Etait-ce à l’égal de perdre son père ? Leur fille l’ignorait. Mais bien souvent, il lui fallait courir à l’air libre, pour essayer de libérer sa poitrine compressée. Elle se sentait malade, malade de désespoir et de rage.
Sans cesser de placer les épingles elle avait murmuré :


-« Я хочу идти туда » [je veux y aller]

Ne prenant garde ni au temps, ni au reste Louisa s’était habillée de blanc. Elle avait prit celle qu’elle portait il y a quelque jour. Celle de son vingt-quatrième anniversaire. Celle qu’homme lui avait retirée en baisant sa nuque. Celle dans laquelle, au matin, elle avait été à la clairière cherchée une trace de ses morts. D’ailleurs le tissu en gardait les stigmates. Il sentait le feu. Il avait perdu un peu de sa couleur immaculée. Il était parfait pour rendre hommage à la revanche.
Seule. La jeune femme avait laissée derrière la maison. Quittant le quartier résidentiel sans se retourner. Et elle avait marché jusqu’à l’église. Cette église où elle avait été baptisée, où elle avait fait ses communions, sa profession de foi… Cette église où -si souvent- elle avait apporté ses bras secourables. Cette église où jamais elle n’avait put verser une larme ou bien se confesser.


Toute la ville était là. Toute entière se regroupant face à l’échafaud. Louisa ne voyait pas réellement les visages. Ceux des gens qu’elle pouvait croiser chaque jour en ces rues. Tous ces individus qui peuplaient son existence. Non elle ne voyait rien d’autre que le chariot qui se rapprochait. Celui dans le quel se trouvait le démon Gabriel, lui aussi, ange maudit.
Lou ne pouvait voir son visage. Ce n’était qu’une silhouette recroquevillée. Un homme en fin de vie. Un assassin en route vers son tueur. Progressivement elle avait essayé de se rapprocher. Les cris inhumains lui parvenaient comme alourdis. C’était comme si elle avait la tête dans l’eau et tout en allait plus lentement. Ses gestes, en étaient donc très paisibles, presque décomposés. Donnant l’impression qu’elle n’était plus que l’ombre ensoleillée de mademoiselle Lou. Un esprit oublié par les exorcistes.


Les accusations s’égrenaient doucement d’une bouche inconnue. La jolie couturière n’arrivait pas à concentrer ses sens. Elle sentait dans son ventre une boule énorme prendre forme et espace. Incapable de réfléchir de façon cohérente sur ce qui était entrain de se dérouler. Elle était à dix mètres, peut être un peu plus, de celui qui avait provoqué la fin de son bonheur-survivant.


Et puis soudain, au milieu de tous, une main avait capturé ses doigts glacés. Comment avait-il sut ? Comment avait-il fait pour être là maintenant ? Ca n’avait en soit aucune importance. Sa présence lui donna la force nécessaire. Ses yeux avaient ainsi put se poser sur l’Inquisiteur. Et Louisa Maulne n’avait plut trembler. Elle avait regardé en face l’un de ses ennemis trépasser. Le baron avait serré doucement sa main. Il priait pour que cette exécution mette fin aux ténèbres.
Tandis qu’elle Louisa entretenait un feu secret. Sans aucune crainte, mais avec une joie terrible elle se préparait à la suite.
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Meneuse
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MessageSujet: Re: La Passion du Gourdin (#11)   Ven 6 Aoû 2010 - 23:54

La Comtesse était au centre des places d’honneur de l’estrade qui faisait face à la potence. Voilà plusieurs minutes qu’elle patientait les yeux dans le vide. Elle pensait à Adrien, à la douleur inattendue qui avait germée soudainement à la vue du cercueil plongeant dans les ténèbres. Elle avait perdu une sœur qu’elle n’avait jamais pris le temps de connaître et d’aimer. Elle avait perdu un mari qu’elle n’avait pas eu le temps de connaître mais qu’elle avait aimé. Et elle avait perdu un ami qu’elle avait refusé d’aimer pensant le connaître. Au palmarès de ses plus belles erreurs, celle-ci tenait aussi la place d’honneur. Il lui avait laissé une lettre… Alicia savait au fond d’elle qu’elle ne la lirait jamais. Peut-être sur son lit de mort. Pas avant. Elle avait bien trop peur de ses paroles de vérité.

Au sein de toute cette peine et de tous ces morts, la Meneuse s’était dit qu’elle pourrait reprendre goût à la vie en allant profiter du spectacle de l’exécution de la pire crevure qu’elle ait connue – après l’Oracle, ça va sans dire. Le Gourdin elle ne l’avait rencontré qu’une fois avec la ferme intention de lui régler son compte. Elle et ses sœurs avaient échoué et il avait failli les étriper. Mais tout était rentré en ordre grâce au légendaire sang froid de la Comtesse et à l’intelligence et le sens de la justice de Lorenzo Maestriani. Cette idée de meurtre était née dans l’esprit d’Alicia lorsque Gabriel avait touché à l’une de ses sœurs. C’est une chose que la Meneuse de pouvait souffrir. Sa tribu était sa seule famille avec son fils aîné, et elle comptait bien les protéger quoi qu’il en coûte.

La charrette transportant le condamné arriva. Alicia se releva sur son siège non sans satisfaction. Son regard de prédateur attendait à l’affut que le corps fier et massif de la plus redoutable et ancienne force de la nature de Forbach s’élève face au peuple en beuglant des injures répugnantes. Sous une pluie d’œufs le misérable vieillard peinait à marcher. Alicia écarquillait des yeux dans une expression ahurie. C’était impossible ! Elle était si distraite qu’elle avait réussi à se tromper d’exécution en place publique. Pour le moins désappointée et déçue, Alicia souffla et s’affala à nouveau, abrutie par la violente harangue de la foule. Le résidu humain trébucha et les rires vulgaires redoublèrent. La Comtesse hochait la tête affligée.

Puis Sébastien Garin monta à son tour sur l’estrade et prononça son discours précisant en premier lieu qu’il s’agissait bien de Gabriel Touchedieu. Alicia se raidit. Était-ce possible ?! Observant assidument elle crut en effet reconnaître quelques uns des traits de visage de la brute qui avait voulu la tuer. Mais pourtant, cet homme n’était pas le Gourdin. Son corps tuméfié, sa barbe éparse, son teint livide. Gabriel faisait frémir le peuple, cet homme le faisait rire. Gabriel écrasait les faibles, cet homme trébuchait. Gabriel inspirait la fascination, cet homme inspirait la pitié. Gabriel était un diable, cet homme était un homme. Ces imbéciles l’avaient affamé, maltraité, mutilé et humilié, pensant le déshumaniser. Mais en voulant réduire le Gourdin on ne pouvait que le descendre à son propre niveau. En voulant déshumaniser le Gourdin, ils l’avaient rendu plus humain que jamais il ne le fut.

Le cœur d’Alicia battait fort tant elle était choquée de voir cet homme ravagé et de pouvoir ressentir de la pitié pour lui. Sébastien lista les crimes du Gourdin dont le final et fatal serait donc d’être responsable du massacre du Champ de Muguets. La Comtesse était intérieurement révoltée. Il avait pillé, tué et violé mais c’était pour un crime qu’il n’avait pas commis qu’il allait être puni. Le massacre, les uniques responsables en étaient l’Oracle et les dirigeants de l’inquisition incapables de tenir leurs hommes. L’Oracle, Lorenzo en avait fait son affaire grâce à l’aide rapidement oublié de ce même Gourdin et de ses acolytes qui y laissèrent leur vie, le seul qui aurait donc du être pendu aujourd’hui était Sébastien Garin dont l’incompétence avait coûté la vie à plusieurs dizaines d’innocents. Gabriel n’avait donc jamais été puni auparavant pours des crimes graves mais il allait être sacrifié au nom d’une Justice factice protégeant des dirigeants véreux.

Alicia sentait en elle cette même colère qui l’avait menée à scinder la tribu d’Olrun. La corde se tendit violemment, suivie d’un craquement funeste. C’en était fini de Gabriel Touchedieu. Le silence glaça Forbach un instant. La Comtesse voyait le corps se balancer et ne pouvait le quitter des yeux. Toute sa colère venait de se transformer en un abattement asthénique. Elle n’arrivait même plus à avaler sa salive. Elle ne comprenait définitivement plus le monde dans lequel elle vivait… La populace se dispersa, se diluant dans les artères de la ville maudite. Un homme s’approcha du cadavre pour certifier sa mort et un autre sur l’estrade sectionna la corde. La Comtesse vit alors le corps de Gabriel tomber à terre en même temps qu’une larme perler sur sa joue.

« Un homme est mort… »

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MessageSujet: Re: La Passion du Gourdin (#11)   Jeu 2 Sep 2010 - 13:42

Mattea n'avait pas le goût des exécutions publiques. Elle ne pensait pas assister à la pendaison de Touchedieu, mais leur courte entrevue l'avait fait changer d'avis. Il allait affronter la colère de la foule, la haine du Second et le mépris de toutes les sorcières. Il ne la verrait pas, mais il y aurait au moins une personne amicale dans l'immense mêlée. Pour cette raison précise, elle ne se joignit pas aux membres de l'Inquisition qui faisaient front derrière le Second. Elle aurait eu l'impression de trahir un moment de sérénité qu'elle ne parvenait pas à chasser de son esprit. Alors, elle prit place au milieu de la foule qui lançait des œufs en direction de la charrette du condamné.

Elle n'était pas vêtue différemment de l'habitude. Ses longues mèches rousses s'échappaient du voile mal resserré. Pour la première fois depuis qu'elle était à Forbach, Mattea se retrouva entourée par la populace. Elle pensait passer inaperçue, mais tel ne fut pas le cas. De nombreuses personnes se retournèrent vers elle, un air de profonde désapprobation sur les traits. Surprise, car elle ne pensait pas que l'Inquisition était tellement décriée, elle tenta d'ignorer ces regards lourds sur elle, jusqu'à ce que le vent lui porte les murmures de trois de ses voisines : « La petite est entrée dans les ordres, c'est inattendu. » Aussitôt, cette voix fut suivie par « C'est parce que son mari l'a répudiée, que voulez-vous ? » Mattea, incapable d'en supporter plus, comprenant qu'en fait, elle était tout simplement reconnue, le cœur battant à tout rompre, se retourna violemment pour leur poser toutes les questions qui lui montaient aux lèvres, mais les trois femmes avaient disparu dans la foule. Perplexe, Mattea voulut courir à leur recherche, mais c'était peine perdue : la masse de gens était trop dense, et elle n'avait pas vu leurs traits. Elle retint un juron bien senti. Elle venait de perdre une occasion en or ! Elle regarda autour d'elle, cherchant la désapprobation dans d'autres regards, pour pouvoir demander et découvrir, mais elle était à présent entourée d'indifférence.

Elle hésitait sur la conduite à adopter, mais elle n'eut pas vraiment le choix : la charrette était presque parvenue à destination, et elle voyait enfin Touchedieu. Et là, elle eut un choc. Certes, il possédait toujours cette sérénité incompréhensible, mais il avait énormément changé. Que lui avait-on fait ? Il avait seulement l'air... misérable. Une nouvelle vague de compassion étreignit le cœur de la dure Mattea. Oui, elle était peut-être la seule de toute la place, mais elle le plaignait. Ne lui restait qu'une seule consolation : Touchedieu n'avait pas peur. Il était prêt à passer du côté de l'envers du décor. Elle ferma un instant les yeux, puis adressa une prière au Tout Puissant. Que son supplice soit court. Une mort rapide, c'était tout ce qu'elle lui souhaitait, maintenant.

Elle rouvrit les yeux, et à cause d'un homme plus grand qu'elle dressé devant elle, elle vit directement les places d'honneur sur l'estrade. Comme guidé par un terrible destin, son regard rencontra l'image d'Alicia de Sarrebourg. Elle en oublia toute compassion. Aussi instantanément qu'un volcan qui entre en éruption, elle sentit une haine sans limite la traverser. La sorcière d'Olrun regardait la scène presque avec tristesse. Quelle simagrée ! Alors qu'elle avait elle-même tenté de le tuer ! Mattea détailla un instant la sorcière, se promettant de la confondre. Et de la forcer à lui rendre ses souvenirs. Et de lui faire rentrer ses sorts dans la gorge. À cet instant, l'homme bougea et reprit sa position initiale, libérant sa vision vers le centre d'attention. Et Mattea reporta son attention sur les derniers instants de Touchedieu.

Le Second lisait l'acte d'accusation. Mattea ne l'écouta pas vraiment, se surprenant à prier pour lui. Et puis, d'un coup tellement bref que Mattea sut que ses prières avaient été exaucées, Touchedieu passa de vie à trépas. Elle ne savait pas où il allait arriver. Le connaissant, il avait sans doute réussi à tirer son épingle du jeu. Peut-être était-il au milieu des anges du Paradis... peut-être. Il était encore bien le genre d'homme à être parvenu à honorer son pacte avec Dieu, comme il l'appelait. Elle seule resta immobile, au milieu de la foule qui dansait et braillait sa joie. Froide et même glacée au plus profond d'elle-même, elle contempla la dépouille de Touchedieu. Nulle veille, nulle cérémonie pour l'inquisiteur : la fosse commune seule l'accueillerait. Autour d'elle, de féroces cris de joie et des hurlements d'allégresse. Un démon était mort, scandait la population. Mattea ne fit pas un geste pour les faire taire : c'eût été inutile. Mais elle savait, au plus profond d'elle-même. Dieu avait étendu sa main sur Touchedieu, et lui avait accordé Son pardon.

Repose en paix, Touchedieu. J'en finirai avec les sorcières. Et toi, Alicia de Sarrebourg, prends garde... Profite de tes dernières heures de quiétude.
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Oblivius
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MessageSujet: Re: La Passion du Gourdin (#11)   Jeu 2 Sep 2010 - 19:49

Frère Ethan attendait dans la petite cour grise attenante aux cachots. Tout est morne à Forbach, et cette cour en est la parfaite illustration. Le puits, dans un coin, est une construction grossière. Le lierre qui court sur sa marelle semble lui-même d'être d'un vert terne. Quelques oiseaux sur les toits laissent échapper un pépiement, mais on ne pouvait pas qualifier cela de chant. On réservera ça aux jours heureux.
Oh certes, ce jour est heureux pour la foule. Cette odieuse horde qui est en ébullition depuis le matin. Non, en fait, dès que la construction du gibet a commencée. Mais aujourd'hui, l'excitation est à son comble. A chaque coin de rue, on commère, on ricane, on jubile.
On est heureux.
Ce monstre va enfin payer pour les souffrances et les peurs qu'il a fait endurer aux villageois.

Le moine ne cautionnait pas cet engouement. Oui, le Gourdin était violent, criminel, vulgaire, haïssable. Frère Ethan, comme bien d'autres, avait pu en faire les frais. Mais, après tout, c'était un être humain. Il avait reconnu l'Eternel. Pas vraiment comme les autres, non, cependant il n'était pas comme ces filles du Diable.

Un bruit lui fit lever la tête. Une porte s'ouvrit sur deux gardes, et la misérable carcasse qu'était le Gourdin. Un vieux bout de bois tordu, voilà ce qu'était devenu Touchedieu.
Il regarda sans broncher la toilette humiliante du condamné.
Enfin, le bruit de la charrette se fait entendre, et avec, la rumeur de la foule. Déjà, on se masse et on se presse. On ne veut rien perdre du convoi, de la dernière honte du démon.
Le bruit caractéristique des essieux grinçants et du roulement sur le pavé fit frissonner Ethan. Cela lui rappelait ce que lui disait sa nourrice, lorsqu'il était enfant, il y a très longtemps, lorsqu'il s'appelait Brewen et qu'il appartenait encore au monde séculier. Cette dernière lui racontait que l'Ankou elle-même se déplaçait sur un pareil équipage, et qu'entendre le bruit de sa funeste charrette signifiait qu'on allait mourir.
Cette légende était peut-être fondée, après tout.
Le moine fut presque surprit de voir que le conducteur de la carriole était un homme tout ce qu'il y avait de plus humain, et dont les traits n'avaient rien en commun avec le crâne sans vie qui menait les danses macabres, ces fresques qui ornaient les églises de son pays natal.
Le véhicule stoppa à quelques mètres de lui, et l'homme de foi pu remarquer que le cheval avait les oreilles et la queue coupés.
Ah, on avait fait les choses bien pour cette condamnation à mort. On avait respecté les coutumes. Cette remarque intérieure eut pour effet d'emplir la bouche du frère d'un goût profondément amer.

Une fois le condamné installé, Ethan monta d'un pas preste dans la charrette. Cela anima le visage maigre et difficilement reconnaissable de Gabriel Touchedieu; un éclair de vie traversa ses yeux, peut être un peu de surprise, et un murmure un peu morne : "Tiens ? frère Ethan"...
Le moine approuva d'un signe de la tête.
On ne s'était pas bousculé au portillon pour accompagner le Gourdin jusqu'à son échafaud.
Mais pour Ethan, c'était évident. Sa place était ici. Pas dans la foule avec la vindicte populaire. Pas dans cette inquisition dont il n'était pas sûr des méthodes. Mais aux côtés du criminel, pour réciter les dernières prières, pour apporter à tout cela une touche d'humanité.


L'équipage se mit en route, lentement. De chaque côté, des hurlements, des injures, des jets d'oeufs pourris qui n'atteignirent pas le moine, mais dont la puanteur se faisait ressentir.
Le moine défit le chapelet qu'il portait autour du cou, et, en égrenant les perles une à une, commença à réciter le Missa pro defunctorum.
Ethan n'était même pas sûr que Gabriel l'entendait, au milieu des sifflets, des invectives s'élevant de cette foule que les hommes de mains de l'Inquisition avaient toute la peine du monde à retenir.

Exaudi orationem meam; ad te omnis caro veniet.
Exauce ma prière, toute chair ira à toi.

A mesure que les grains passaient entre les mains d'Ethan, inexorablement, la charrette avançait. La foule était dense, se mouvait comme un seul être aux cents mains crochues, tendues et pressées vers le véhicule afin d'atteindre le condamné et le mettre lui-même à mort.
Ethan se détourna de ce spectacle écœurant, et continua sa prière, avec une ferveur nouvelle.

Kyrie eleison; Christe eleison; Kyrie eleison
Seigneur, ayez pitié. Christ, ayez pitié. Seigneur, ayez pitié.

Ethan ne porta pas son regard sur la foule, n'essaya pas de discerner un visage connu. Il était tout à sa tâche. Et puis d'ailleurs, pour voir quoi ? L'arrogance et le contentement des Inquisiteurs, un péché d'orgueil terrible que de s'enorgueillir de la mort d'un homme. La fureur de la foule et son envie de sang. Péché d'avidité et de colère.

Il continua sa prière, mais arrivant au Graduele, il lui sembla saugrenu de prononcer les dernières paroles, concernant "Le Juste". Touchedieu n'avait rien d'un Juste tel que décrit dans les Ecritures : il était l'haïssable, celui qui aime le mal et la violence. Un pli amer se forma sur les lèvres du moine : ce n'était plus à lui ni aux hommes de juger de ça, mais au Très-Haut.

Libera eas de ore leonis, ne absorbeat eas tartarus, ne cadant in obscurum
Délivre-les de la gueule du lion, afin que le gouffre horrible ne les engloutisse pas et qu'elles ne tombent pas dans les ténèbres.

Le gibet, au loin, flambant neuf. Sur le parvis de l'Eglise. L'ironie de la situation lui apparut alors toute entière : c'était là qu'il avait rencontré le méprisable Gourdin pour la première fois, lors de son arrivée à Forbach, et c'était là où il le rencontrerait pour la dernière fois, lors de sa mise à mort.
Ethan posa son regard sur le visage de Gabriel, mais rien ne l'animait. Le moine poursuivit sa prière, tandis que la charrette continuait son chemin, et que les perles de son chapelet filaient entre ses doigts.

Hosanna in excelsis.
Hosanna au plus haut des cieux.

Enfin, le sinistre équipage stoppa, et le bourreau improvisé pour l'occasion vint guider le Gourdin vers sa dernière représentation. La scène est de bois clair et neuf, les poutres exhalent l'étrange parfum propre aux essences fraîchement coupées.
Ethan descend lui-aussi, mais reste légèrement en retrait. Il ne cesse d'égrainer son chapelet, tout en regardant le Second qui s'avance énoncer les torts de Gabriel Touchedieu, devant une foule qui boit ses paroles. C'est la jubilation : enfin on abat la bête qui vous a trop souvent mordue !!

L'acte arrive à sa dernière scène, et le moine arrive lui à sa conclusion, à la Communio. Mais ces paroles lui semblèrent saugrenues, alors,il ne les prononça pas trop fort. C'était des paroles de miséricordes, de lumière. Cela ne convenait pas à l'instant présent.
De son regard clairs et francs, Ethan fixa la maigre silhouette du Gourdin, ce vieillard qui tremble.


Tremens factus sum ego et timeo, dum discussio venerit atque ventura ira. Dies illa, dies iræ, calamitatis, et miseriæ, dies magna et amara valde.
Voici que je tremble et que j'ai peur, devant le jugement qui approche, et la colère qui doit venir.
Ce jour-là doit être jour de colère, jour de calamité et de misère, jour mémorable et très amer.

Alors, c'était ça, l'exécution de ce criminel ? La pendaison d'une carcasse à peine humaine, et dont l'esprit n'est déjà plus parmi nous ? Cela n'avait rien d'une vengeance triomphante. Vraiment, le seul jugement qui vaille la peine était décidément celui du Seigneur.
Sans doute aurait-il fallu, pour bien faire, que Gabriel prononce une prière au moment de sa mort. Mais la trappe s'ouvre sans que le condamné n'ait prononcé un mot.
Le moine déglutit à l'instant fatal. Mais le bourreau avait bien fait son office, et la corde lui brisa le cou, évitant une pénible agonie, pour le condamné et les spectateurs les moins sanguinaires.
Pas un spasme, pas un râle. Justement le craquement, et voilà le terrifiant inquisiteur qui pend comme un pantin dans le vide, tandis que la foule exulte.
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MessageSujet: Re: La Passion du Gourdin (#11)   Ven 3 Sep 2010 - 23:50

Une fois l’office fini, Viviane se dirigea vers la place où avait eu lieu l’exécution de Touchedieu. Elle n’avait pas voulu y assister en direct, ce n’était pas ça qui l’intéressait. Elle, elle voulait voir le corps, comprendre comment cet homme avait pu faire tant de mal autour de lui. La jeune femme ne voulait pas que les gens sachent à quel point la haine qu’elle ressentait pour l’Inquisition était féroce. Touchedieu avait payé pour ses crimes, il était temps qu’elle voit ça de ses propres yeux.

Sans peine, ses pas la dirigèrent vers la place où le corps de Touchedieu était doucement balancé. Spectacle macabre, comme un pantin désarticulé, il était devenu grotesque dans la mort. À se demander comment on avait pu avoir peur de lui. Viviane, pourtant, sentait des sentiments de pure haine l'envahir. S'il n'avait pas été aussi présomptueux, aussi mauvais, aussi brute, alors peut-être son père ne serait-il pas mort, et ne serait-elle pas seule au monde. Rien ne semblait pouvoir atténuer le chagrin qu'elle éprouvait, à l'exception peut-être de ce vivifiant sentiment de rancune tenace qui rongeait son cœur. Viviane ne serait plus jamais la même, et rien ne pourrait compenser les terribles pertes qu’elle avait eu à souffrir dans sa vie…

Au fond de sa poche, elle sentit une tomate pourrie qu’elle avait pris soin d’emballer dans un tissu, le regard perdu sur le corps qui pendait devant elle, un sourire malsain se glissa sur ses lèvres. Personne n’était là pour voir qui lui aurait lancé le fruit moisi. Elle ne savait pas comment elle allait se sentir après avoir lancé la tomate sur Touchedieu, mais certainement pas moins bien qu’auparavant. Avec beaucoup de délicatesse, comme si ça allait pouvoir changer le geste qu’elle allait accomplir, Viviane sortit la tomate de son emballage et s’éloigna quelque peu. Si elle était trop près, il n’y aurait pas de jeu, il fallait qu’elle ne le rate pas, mais elle voulait se prouver qu’elle était encore capable de quelque chose… Comme lancer une tomate sur un cadavre à plus de 2 mètres de la victime.

La jeune sorcière se concentra, visa, et lança le fruit. Comme au ralenti, le fruit s’élança en direction de la cible. Viviane n’avait pas raté son coup, il atterri en plein milieu de la figure décomposée de Touchedieu. Un jus rougeâtre s’écoula le long des joues si pâles. Touchedieu avait tout perdu dans la mort, sa superbe, sa dignité, son humanité. Il ne restait plus que de lui cet amas de chair insignifiant, et cela soulagea grandement Viviane. Il n’était plus rien, plus jamais il ne pourrait lui faire de mal. Voilà qui était pour le mieux.

Un sourire plus franc s’esquisse sur ses lèvres, personne ne saurait jamais ce qu’elle avait fait, mais elle, elle ne l’oublierait jamais. C’était puéril, malvenu, mais elle n’en n’avait cure. Pour la première fois depuis des mois, elle se sentait en paix avec elle-même. L’Inquisition n’était pas toute puissante, la mort de Touchedieu venait de le prouver. Et plus jamais elle ne laisserait les religieux se mêler de sa propre vie. Il était fini désormais le temps où elle laissait sa vie être détruite par les autres. Il serait toujours temps de ressentir du chagrin pour le décès de son père mais pas maintenant. En cet instant, le temps était à la joie d’avoir éliminé la menace pour la ville que Touchedieu représentait.

Soulagée, étrangement euphorique, Viviane retourna chez elle, animée d’une nouvelle vigueur pour combattre ses propres démons. Elle voulait profiter de ce sentiment, qui, elle le savait, ne durerait guère. Se tournant une dernière fois vers le ridicule pantin et murmura :


- Tu es mort Touchedieu, voilà une bonne chose de faite.
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La Passion du Gourdin (#11)

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