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 La Mort ne connait pas notre nom

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Conseiller de la Suprema
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MessageSujet: La Mort ne connait pas notre nom   Mar 2 Nov 2010 - 9:26


- Amaël de Saint Loup -
    Le soleil de Rodez était doux. La lumière filtrait à travers les paupières d’Amaël de Saint Loup, le réveillant doucement. Pendant quelques secondes il ne ressentit rien d’autre que la bienfaisante chaleur dispensé par le soleil. Un bonheur toujours renouvelé que ce soleil du midi, qui vous remplissait de vie et de joie. A ce bonheur-ci, il y en avait un autre tout aussi fidèle, qui était aussi profondément inscrit en son sang que ce soleil…

    Il tendit le bras vers le côté du lit. Cassandra n’y était pas. Le mouvement tira sur un de ses bubons ce qui ranima sa douleur physique en plus de sa déception mentale. Il n’osa pas porter son autre main à son aisselle, de peur que les autres bubons ne se réveillent. C’est vrai, il devait vivre avec. Enfin, vivre…

    Depuis combien de temps était il malade ? Le temps n’avait plus de signification : la fièvre et la maladie rongeait son raisonnement, mais de toute façon, cinquante trois ans de vie se faisait vite oublier devant trois jours de mort. Trois jours seulement ? La majorité des malades ne vivait pas plus…. En tout cas à Rodez, aucun ne vivait plus longtemps. Mais il n’était pas comme la majorité. Il était chevalier, il savait lutter, se battre et s’accrocher à la vie. Il serait celui qui même enterré sous une montagne se creuserait un tunnel pour sortir. Il s’en sortirait, les bubons se résorberaient, et il serait debout à la fin de la semaine.

    C’était ce qu’il avait dit à Cassandra en tout cas. Et il tenait toujours ses promesses envers sa femme. Amaël de Saint Loup était un homme ardent en toutes choses, qui ne supportait pas l’inaction ou l’impuissance. Sa principale arme contre elles était le mépris. Mais la peste créait une faiblesse qui était plus forte que tout, qui pour la première fois de toute sa vie l’obligeait à garder le lit. Même lorsqu’à douze ans il était tombé de cheval et qu’il s’était cassé une clavicule, le lendemain, on avait cherché en vain à ce qu’il se couche. Garder le lit, c’était bon pour les vieillards, ceux qui n’ont plus le courage de vivre.

    Or même à son âge, Amaël conservait intact son appétit de vivre : il ne souhaitait rien tant que se faire un repas où il pourrait se régaler, sortir son cheval et aller le crever dans une chevauchée exaltante, peut être même faire un peu d’escrime et s’épuiser avant le souper. Et le souper passé, baiser sa femme comme à ses trente ans, pour ca non plus il ne se considérait pas trop vieux, et Cassandra n’avait jamais été aussi belle à ses yeux. Il n’y avait que septante années à passer sur cette terre, Amaël en était lourdement conscient. Alors pourquoi attendre pour vivre ?

    Amaël voulait du chevreuil, Amaël voulait son cheval, Amaël voulait son exercice physique. Et par-dessus tout, Amaël voulait sa femme. Où était donc celle qui avait failli lui échapper pour aller au couvent ? Où était donc cette superbe rousse qui avait rempli sa vie, à qui il avait donné tout son être ?

    Dans le temps, le Comte de Saint Loup avait été un chevalier imposant, un homme qui n’envisageait le monde qu’en termes de blanc ou noir, un homme tellement entier qu’il ne savait pas hésiter. Il était devenu un époux dont l’amour ne connaissait ni l’usure ni la fatigue. Il s’était révélé être un père exemplaire, attaché fermement à un code moral de haute valeur, mais plus prompt à donner l’exemple qu’à inculquer ce fameux code. Amaël était semblable à ces sources montagneuses, certes rustiques, mais constantes et surtout rafraichissantes. Il était une source de vie débordante.

    Robuste et inébranlable. Indestructible et entier.

    Seule la fin du monde pouvait le faire tomber. Le Fléau s’en était chargé. Un seul remède contre la peste était vraiment efficace : partir vite, revenir tard et rester longtemps. Au nom de quel sens de l’honneur avait il tenu absolument à rester au milieu de son comté infecté, à rester le seigneur et maître, l’espoir de sa population ? Amaël n’était pas homme à faire des compromis moraux, et il continuait de vivre selon le code des Chevaliers de Malte, anciennement, Chevaliers de Saint Jean, et encore plus anciennement, Chevaliers Hospitaliers. Jamais les Chevaliers de l’Hôpital n’avaient fermés leurs portes aux malades. Il n’allait pas commencer.

    Cet engagement avait signé sa perte. Une semaine après les premiers infectés à Rodez, alors que déjà un quart de la population était touché, le Comte de Saint Loup fut à compter parmi les malades. Il s’était aperçu de la présence du bubon alors qu’il se rasait. Au vu du risque de contagion, il ne pouvait pas cacher aux autres la présence de cela.

    Résultat : alors que son temps de vie pouvait être cruellement limité, on l’avait amputé de deux jours. Amaël rendait l’inactivité responsable de la dégradation de son état, et non le contraire. Il n’était pas faible, il lui fallait juste se remettre c’était tout. Et pour cela, il lui fallait de l’exercice.

    Vu la position du soleil, il devait être aux alentours de neuf heures. Allait il rester allongé à attendre dix heures, puis midi, puis l’après midi, puis la soirée et le coucher ? Il écarta rapidement les couvertures, et il cria de douleur : un des bubons s’était rouvert. Involontairement, il porta la main à son aisselle : du pus gluant et jaunâtre tâcha ses doigts.

    « Sacredieu de merde. »

    Le juron était loin d’être risible. C’était la grossièreté la plus vulgaire qu’il pouvait sortir, du genre de celle qu’il ne fallait dire que quand on était seul. La vulgarité et la gravité d’un juron dépend toujours du contexte de celui qui le prononce. Un ancien moine guerrier ne pouvait pas faire plus insultant que de blasphémer son dieu. Passablement en rogne, il commença à crier :

    « Qu’on me donne une canne, un fauteuil, ET QU’ON M’APPELLE MA FEMME !! »

    C’était Cassandra qu’il lui fallait, il avait besoin de voir ses cheveux roux, ses yeux, sa peau. Il avait besoin d’entendre sa voix courroucée, de voir les yeux de sa femme lui lancer des éclairs. Il savait quelle épouse il avait choisi, il l’aimait aussi lorsqu’elle était en colère. Surtout quand elle était en colère. Et aussi surtout quand elle était heureuse et souriante.

    En fait, il l’aimait telle qu’elle était en toutes circonstances.


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MessageSujet: Re: La Mort ne connait pas notre nom   Ven 5 Nov 2010 - 17:16

Cassandra fut réveillée en sursaut par la voix de son mari. Elle jura et repoussa vivement les draps du lit qu'elle occupait dans la pièce jouxtant directement la chambre conjugale. Elle savait qu'elle n'aurait pas dû s'endormir et rester au chevet d'Amaël. Elle n'aurait pas dû écouter sa servante et prendre du repos. Quel repos à prendre alors qu'Amaël dépérissait et avait besoin d'elle ? Furieuse contre elle-même, Cassandra se leva en appelant à la hâte quelqu'un à la rescousse. Il fallait qu'elle s'habille. Elle ne pouvait tout de même pas se présenter en chemise de nuit à Amaël ! D'un geste brusque, elle commença seule sa toilette, faisant le strict nécessaire pour – comment disait ce charlatan de guérisseur, déjà ? – une meilleure hygiène. Puis, elle empoigna sa robe verte et commença laborieusement à l'enfiler, en maudissant de toutes ses forces le retard de l'étourdie censée lui servir de femme de chambre. Elle perdit patience et appela une seconde fois, prête à exploser à la figure du premier qui oserait la contrarier.

Mais à la vérité, Cassandra était sur le point de se mettre à pleurer. Amaël se mourrait, et elle était totalement impuissante face au mal qui le rongeait. Elle avait fait appeler à son chevet les médecins les plus qualifiés de la région, mais aucun traitement ne fonctionnait. Elle regrettait de toutes ses forces de ne pas avoir pris la fuite face à la peste qui envahissait Rodez. Mais Amaël n'aurait jamais abandonné les siens. Et elle n'aurait jamais abandonné Amaël. La gorge serrée, prête à verser des torrents de larmes sur la situation désespérée qui était celle de son mari, Cassandra lutta courageusement contre son chagrin. Elle s'était promis de ne pas pleurer, pas devant lui. Si elle avait été à sa place, elle n'aurait pas supporté de le voir perdre son sang-froid, ni de le voir l'imaginer dans la tombe. Alors, envers et contre tout, alors que son cœur devinait qu'elle passait ses derniers instants avec lui, Cassandra tentait de conserver son attitude habituelle, sa verve habituelle, son amour habituel, et surtout, surtout, de ne pas pleurer.

Pour le moment, elle y était parvenue. Un vestige de sa férocité et de sa capacité à ne pas démordre de quelque chose, vraisemblablement. Mais quand sa servante arriva enfin, la coiffe défaite et le visage paniqué, Cassandra fut sur le point de craquer. À quoi osait-elle penser ? Seigneur, Amaël ne pouvait pas mourir ! C'était impossible ! D'ailleurs, ses cris semblaient tellement puissants, comme sortant de la bouche d'un bien-portant, et non d'un malade... Et si Amaël avait vaincu le mal, déjà ? Mue par un pressentiment plus fort que tout, Cassandra fit un geste pour se précipiter dans la chambre où reposait son époux, mais le couinement effrayé de la servante la retint :

- Madame, vos protections !

La robe de Cassandra était lacée, elle pensait que plus rien ne la retenait. Et voilà que les recommandations des médecins se rappelaient à son bon souvenir. Elle ne pouvait voir Amaël que recouverte d'un drap, le visage presque entièrement dissimulé par de stupides masques aromatisés et Narcissa n'avait même pas le droit d'entrer, car les enfants ne survivaient pas. Cassandra répondit vertement :

- Et où étiez-vous pour me les mettre ?

La servante chancela et articula très vite, en regardant le sol :

- Je vous demande pardon, Madame, mais j'avais interdit aux autres de vous déranger.

Il fallut un instant à Cassandra pour comprendre que sa femme de chambre avait voulu l'épargner. Et comme s'il s'agissait d'un détail secondaire, Cassandra se rappela que cela faisait bien trois jours qu'elle n'avait pas dormi, que ses yeux devaient être ridiculement petits et cernés, que son esprit fonctionnait au ralenti et qu'elle se consumait de peur.

- Dépêchez-vous.

Sa voix se voulait radoucie, mais elle fut seulement neutre. Après ce qui sembla être une éternité, Cassandra était enfin prête. Et devant son air pressé, la servante ajouta timidement :

- Madame, ne vous inquiétez pas, il ne vous attend pas depuis longtemps.

C'était vrai, mais Cassandra était persuadée du contraire. Elle bondit hors de la pièce et jaillit dans la chambre conjugale, inquiète. Et voilà qu'Amaël était debout, une canne à la main. Les yeux de Cassandra s'embuèrent. Il avait gagné. Comme le chevalier qu'il était, il avait vaincu le mal. Elle laissa un cri lui échapper, enleva d'un geste toutes les protections que sa servante venait de lui passer, et les jeta à terre. Elle ne pouvait plus laisser ces stupides choses se mettre entre elle et son mari. Elle courut à lui, et l'enlaça avec un soulagement tel qu'elle crut que son cœur allait s'arrêter.

Mais en posant la tête contre son épaule, elle vit que les affreux bubons ne s'étaient pas résorbés, que du contraire. Elle fit un effort pour se souvenir de ce que les médecins avaient dit, luttant contre l'épuisement. Qu'est-ce qui arrivait en premier ? Le rétablissement de l'état général, ou la disparition des bubons ? La fièvre d'Amaël était-elle tombée ?

Elle s'écarta un peu et murmura d'une voix très persuasive – qu'Amaël n'essaye même pas de lui tenir tête :

- Mon amour, je t'en prie, recouche-toi.

Le premier émoi était passé. Mille détails lui sautaient aux yeux. Amaël tenait à peine sur ses jambes. Son corps tremblait. Il transpirait et sa chemise était poisseuse, mais ce n'était pas le fait de la sueur. Qu'avaient dit les médecins sur les bubons crevés ? Cassandra leva les yeux vers son mari, emplie d'une colère mêlée de sollicitude, qui disparut devant l'expression d'Amaël. Son regard... Il recelait la même force, le même feu couvant une âme emplie de vigueur et de noblesse.

- Tu guériras plus vite.

Tout le château priait avec elle pour le rétablissement du Comte. Amaël ne pouvait qu'être sur le chemin de la guérison. Cassandra passa tendrement sa main fraîche sur son front, constatant avec horreur que la fièvre n'était absolument pas tombée. Mais alors... qu'en était-il vraiment de son état ? D'une voix qui ne souffrait pas de réplique, elle ajouta :

- Je reste avec toi.

C'était ainsi. Elle ne quitterait plus son chevet.
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MessageSujet: Re: La Mort ne connait pas notre nom   Lun 15 Nov 2010 - 10:06


- Amaël de Saint Loup -
    Il tituba un peu sur place, puis il fit mine de céder, et abandonna toute tentative de paraître moins malade qu’il ne l’était.

    « C’est bien parce que tu me le demandes. »

    Il s’appuya sur sa canne, le bord du lit et déploya des efforts quasiment surhumains pour ne pas se vautrer sur le matelas. Même les turcs dans le temps lui avaient demandés moins d’efforts que celui là. Il posa d’autorité une main sur l’épaule de sa femme, une main ferme, pas malade ou tremblante, et s’allongea. L’oreiller poisseux le gênait, il le prit de derrière sa tête et l’expédia à l’autre bout du lit. Avec les coudes, il se redressa contre la tête de lit et resta dans cette position semi-assise. Il soufflait comme un bœuf pour récupérer de l’effort qu’il venait de faire. Au bout de quelques secondes, son souffle revint à la normale.

    « Viens plus proche de moi je t’en prie. »

    Il put tendre la main et la poser sur la cuisse de sa femme, le soulagement de ce simple contact se peignit sur son visage. Il se lissa la moustache et tira sur sa barbiche en caressant son épouse. Puis en la regardant dans les yeux, il lui dit :

    « Comment va Narcissa ? Elle ne se morfond pas trop? »

    Narcissa était la deuxième source de fierté d’Amaël, après sa femme et avant lui-même. Une fille digne des Saint-Loup, qui avait pris le meilleur de lui-même comme de Cassandra, et qui à sa maturité serait encore plus sujet de joie… Amaël avait la ferme intention de hâter cette accession à la maturité.

    « Dis lui bien que dès que cette petite fièvre sera retombée, je commencerai à lui apprendre comment danser : elle est aussi raide que toi dès qu’il s’agit de bouger selon la musique, ca va lui porter préjudice. »

    Dans son monde, c’était au père d’apprendre cela à son enfant, et le Comte de Saint-Loup ferait une crise de jalousie si un autre homme prétendait faire cela à sa place, ou une autre femme. Cassandra le savait, ce n’était pas la première chose que son époux prétendait faire à la place d’un quelconque précepteur. Doté dès l’origine d’un naturel à prendre les choses en main, Amaël allait jusqu’à l’épuisement quand il s’agissait de faire épanouir ceux qu’il aimait, à les encadrer tant et plus jusqu’à ce que sa fille, ou sa femme soit heureuse.

    Avant Narcissa, il s’était acharné à faire épanouir Cassandra. Evidemment, elle était adulte, évidemment à trente ans dépassés, elle n’avait plus rien à apprendre sur la vie. Mais lorsqu’Amaël l’avait pris, elle saignait de multiples blessures secrètes, des blessures qui menaçaient sans cesse de l’enfermer en elle-même. Il l’avait épousée, recueillie, il l’avait soigné et choyé, s’était acharné à la rendre en paix avec elle-même. Et quinze ans plus tard, il ne regrettait aucune de ces longues journées passées, peut être gâchées, à s’accorder avec sa femme.

    S’il avait fait sa demande à une femme comme Cassandra, alors qu’il aurait pu faire des demandes plus simples ailleurs, c’était parce que cette rousse avait le profil de la femme qu’il recherchait : Premièrement, en homme sérieux et doté d’un code moral rigoureux, il n’envisageait l’engagement que sur la longue durée. Pour tenir pendant vingt, trente, cinquante ans de mariage sans que jamais ne faiblisse son affection, il lui fallait une femme suffisamment forte et imprévisible pour le remettre sans cesse en question. Cassandra n’était pas une femme conquise, au contraire, elle était sans cesse à conquérir, et quand on avait gagné, il fallait rester digne d’elle. Chez lui, ca le stimulait, c’était comme un vent qui souffle sur des braises et les attise.

    Deuxièmement, il avait un rôle à jouer auprès d’elle. On dit que les hommes ressentent parfois le besoin viscéral de protéger leurs femmes jusqu’à l’exagération. Que dire d’un ancien moine soldat qui s’était enrôlé dans un ordre destiné à protéger le dernier bastion chrétien face aux attaques musulmanes, qui avait ensuite raccroché la robe pour protéger ses terres des créanciers et qui ensuite était rester pour protéger sa population de la peste ? C’était inscrit au plus profond de lui : protéger, guérir, restaurer. Un homme né pour cela, comme d’autres naissent pour détruire. Il n’aurait pas eu besoin d’une femme qui n’avait pas besoin de lui.

    Il avait souhaité deux types de femmes différentes. Il avait trouvé les deux réunies en Cassandra. On comprenait mieux pourquoi il l’avait arraché au couvent.

    « D’ailleurs, il n’y a pas que ca que nous devrons faire après. Depuis le temps qu’on parle de faire une terrasse plus grande face à l’étang, et de paver l’allée jusqu’au ponton pour que Narcissa ne se salisse pas ses chaussures à chaque fois qu’elle va nourrir les canards. Mon père était contre ce genre d’aménagement, mais j’ai toujours trouvé que c’était plutôt dommage que… »

    Et il continua pendant une ou deux minutes sur ces histoires d’aménagements extérieurs, des aménagements dont ils discutaient depuis des années certes, mais qui avaient plus pour but d’alimenter les conversations que de modifier vraiment l’aspect du jardin, au demeurant inchangé depuis l’époque d’Hadrien de Saint-Loup, père d’Amaël.

    Et puis il continua de parler d’avenir, sur des sujets plus sérieux que le jardin : les prochains investissements à faire, fallait il construire un moulin sur la colline de la Tréou vu l’augmentation de population là bas, fallait il agrandir l’écluse du canal ? Et insensiblement les projets familiaux : dans combien de temps regarderait on pour marier leur fille ?

    Amaël préférait discuter de projets en se disant la chose suivante : si jamais il guérissait, au moins il saurait quoi faire, tandis que s’il se concentrait sur le fait qu’il ne survivrait peut être pas, il serait complètement perdu au cas où il guérirait. Si jamais la peste décidait finalement de ne pas tenir compte de sa réticence, et bien ces projets disparaîtraient.

    Mais dans l’esprit d’Amaël c’était écrit en lettre de feu : il faut toujours se préparer à vivre, et non à mourir.


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MessageSujet: Re: La Mort ne connait pas notre nom   Jeu 16 Déc 2010 - 18:18

Au moins Amaël acceptait-il d’obtempérer. Cassandra ne doutait pas un instant que ce soit uniquement de son fait. Face aux guérisseurs, Amaël résistait et tempêtait à n’en plus finir. Alors, le voir s’allonger – ne pas voir ce que l’effort lui coûtait, ne pas voir ce que l’effort lui coûtait, ne pas penser – était un véritable soulagement. Mais Cassandra avait un mal fou à demeurer stoïque : elle savait parfaitement qu’il n’était pas guéri. Comment avait-elle pu se leurrer ainsi ? Elle ne pouvait qu’espérer, et Amaël trahissait ses espoirs en se levant contre toute raison. Seigneur… que devait-elle faire ? Que pouvait-elle faire ?

Elle s’assit au bord du lit, puis, à la demande de son mari, s’approcha de lui. Elle lui devait la vérité sur ce qu’elle percevait, mais la profondeur de ses yeux lui ôtait tout courage. Seul le corps d’Amaël était malade. Son esprit, lui, demeurait vif et alerte. Alors, elle partagea avec émotion un moment de tendresse, prenant sa main et la serrant de toutes ses forces. L’équilibre était instable, mais elle parvenait à conserver une certaine sérénité.

Qui vola en éclat à la question suivante. Où était Narcissa ? Eh bien, elle hurlait à la mort et cherchait dix fois par jour à entrer dans la chambre de son père. Que pouvait-elle ajouter à ce qui lui déchirait le cœur ? Narcissa ne reverrait peut-être plus jamais son père. Mais Cassandra était intraitable sur ce point : les guérisseurs avaient été formels. Si la petite entrait, elle serait emportée par la maladie en trois jours. Et s’il y avait bien une chose dont Cassandra était absolument certaine, c’était qu’il était hors de question de laisser son enfant chérie y passer, fût-ce au prix des derniers moments de son père. Quelle satisfaction retirer d’une fin partagée en famille, si c’était pour perdre Narcissa trois jours plus tard ? Cassandra ne craignait pas pour elle, étrangement. Son attention était tellement focalisée sur Amaël et sur Narcissa qu’elle n’envisageait même pas la possibilité qu’elle puisse elle aussi être atteinte. Alors, lentement, elle répondit :

- Si, Narcissa se morfond beaucoup. Mais elle est à l’abri de la maladie.

Elle observa Amaël avec sérieux. Et soudain, avec une spontanéité qui semblait presque déplacée, elle caressa sa joue. Elle l’aimait de toute son âme, parbleu ! Et elle détestait le voir dans son lit, alors que sa place était au grand air.

- Je lui dirai ce soir, elle sera ravie. Espérons qu’elle ait hérité de toi, parce que si elle tient de moi, tu auras du fil à retordre.

Les souvenirs qui affluaient lui donnaient envie de pleurer. La très raide et digne Cassandra n’aimait pas danser, mais pour Amaël, elle avait fait un effort, et après de très longues leçons privées, elle était parvenue à quelque chose de correct. C’étaient des moments intimes, empreints d’une telle douceur, d’une telle confiance, d’un tel amour, que la gorge de Cassandra se nouait. Toutefois, c’était le rire qui lui venait aux lèvres, parce qu’elle avait été heureuse, même d’apprendre à danser les figures compliquées de la Cour. Alors, elle sourit, et écouta Amaël, se forçant à oublier les mille détails qui rendaient sa faiblesse physique évidente. Il restait mille choses à faire, et c’était en reprenant des forces qu’Amaël pouvait espérer les mettre en place un jour. Leur conversation semblait irréelle, presque éthérée. C’était comme si un sortilège avait suspendu le temps. Ravivée par les réactions de Cassandra, la discussion allait comme d’habitude, prenant le pas sur le mal dont souffrait Amaël. Enfin, en guise de conclusion, un soupir tendre s’échappa des lèvres de Cassandra.

- Tu as raison. Mais pour le moment, tu dois te reposer.

Comme elle détestait se conformer aux guérisseurs ! Comme elle détestait être la voix de la raison, alors qu’elle avait envie de dormir aux côtés d’Amaël, d’ouvrir grand les fenêtres pour laisser l’air frais entrer, d’appeler Narcissa et de ne plus voir ces affreux bubons… À quand la prochaine saignée ? À quand le prochain feu aromatisé ? À quand la prochaine recommandation ? Cassandra allait parler de la dernière lettre de Viviane, mais elle n’avait plus l’attention de son époux. Son visage était devenu d’un rouge inquiétant et… il suffoquait ! Une vague de terreur pure envahit Cassandra. Une nausée s’empara d’elle, alors même qu’elle s’écriait :

- Amaël ! Amaël, qu’est-ce qui se passe ?

Elle s’était redressée à toute vitesse et déjà, sans même réfléchir, était entrée en action. Elle appela le médecin, prit un linge et essuya précautionneusement la bouche de son mari, réalisant à cet instant précis que son cœur battait à tout rompre. Quel était ce cauchemar ? Cassandra, hagarde, regarda ses mains. Que pouvait-elle faire ?

Malgré sa panique, elle sut instinctivement la réponse. Elle pouvait être forte, forte en puisant ses forces dans l’amour qu’elle lui portait. Elle força Amaël à se recoucher et posa ses deux mains sur son cœur, comme si ce simple geste pouvait ralentir son rythme effréné. D’une voix douce, dénuée de peur alors même que Cassandra en était pétrie, elle murmura :

- Calme-toi, mon amour. S’il te plaît…

C’était une véritable supplique.
Presque une prière.
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MessageSujet: Re: La Mort ne connait pas notre nom   Dim 2 Jan 2011 - 18:59


- Amaël de Saint Loup -
    Quand les barbaresques avaient fait un raid sur Malte, il avait hurlé à la face des hommes et remporté la bataille.
    Quand il était allé en Grèce, et qu’une tempête s’était abattue sur le navire, Amael de Saint Loup avait hurlé à la face des vents et des eaux, et les avaient vaincus en aidant à la manœuvre de la galère.
    Quand son cheval avait crevé au milieu des Alpes alors qu’il portait un message de son Ordre, Amael avait hurlé à la face du Froid et de la Montagne, et les avaient vaincus en franchissant tous les obstacles.

    Mais contrairement à la peste, c’étaient des adversaires pleins d’honneur, qui ne rongeaient pas de l’intérieur, qui ne rendaient pas faibles. Aucun de ces adversaires n’avait utilisé le poison, aucun ne l’avait attaqué sans qu’il ait pu le voir venir. Que ce soient les barbaresques, la Tempête ou le Froid, ils attaquaient frontalement, dans un duel sauvage ou le plus obstiné des deux gagnaient. La peste ne se préoccupait pas de la volonté, ne se préoccupait pas de la vitalité : elle les aspirait, les réduisaient à néant. Aucune étincelle de vie ne pouvait lutter face au Fléau, aucune bataille ne pouvait être remportée.

    C’était alors qu’il luttait contre son propre corps qu’Amaël accepta cette nouvelle réalité, comme une capitulation. Son propre corps se mutinait, refusait d’obéir plus longtemps à un esprit condamné à court terme. Malgré ses ordres, les poumons d’Amael se bloquaient. Ils juraient allégeance à l’envahisseur. C’était comme une place forte qui tombait.

    Puis Amael contre-attaqua, reprit le bastion et put de nouveau respirer. Le Fléau apprendrait bien vite qu’il faudrait le tuer en trois fois pour espérer qu’il meure. Même affaibli, le Comte de Saint-Loup était un homme vigoureux. Malheureusement cette vigueur était de plus en plus creuse, elle se résumait de plus en plus à un discours sans pouvoirs.

    Ce n’était plus qu’une question de temps avant que son nom ne soit inscrit sur la liste des victimes, la Peste le savait, et le laissait à loisir tempêter, parfois vaincre, mais jamais gagner. Tout était une question de temps.

    « Huuuuuuu. »

    Une profonde inspiration d’air enfumé, une inspiration désespérée comme on agite encore un drapeau face à une armée qui va nous engloutir. Une dernière victoire insignifiante contre la défaite implacable.

    Amaël racla le fond de sa gorge et cracha un mollard sanglant. Ca aussi c’est pour toi, Peste.… Puis son visage se décongestionna et il se passa plusieurs secondes de silence implacables.

    « Je suis calme Cassandra. Je me rends compte qu’il n’est plus temps d’être brave, il est temps d’être digne. »

    On parle volontiers de mort digne. Mais jamais de mort brave. L’intonation lugubre d’Amaël achevait de convaincre : la mort, bien que pouvant être ponctuellement vaincue, le faucherait bientôt, et il se préparait finalement à accueillir sa dernière amante, une amante qu’il avait parfois côtoyée de très près avant de connaître Mère Mattea.

    La Mort n’était plus cet adversaire à terrasser, avec des moustaches turques et un turban barbaresque. Elle s’était transformée en femme, comme un premier amour qui revenait le voir. Et dans son ombre, une servante, laide et défigurée, la Peste.

    « Peut être que ces charlatans ont raison. Peut être que la mort va venir me voir. Mon amour, pourrais tu sortir un verre et une bouteille de vin ? Il nous faudra accueillir cette invitée. »

    Il rit, aussi incongru que ca puisse paraître. Parce que jamais, jamais, il ne serait terrorisé par l’idée de mourir. Parce qu’une mort digne, c’était une mort debout, une mort d’homme qui se battait.

    « Ne me regarde pas comme ca mon amour, tu sais bien que je ne partirais pas comme ca, tu sais bien que je la ferai attendre cette chienne. »

    Encore un sourire rieur sur son visage, un sourire qui nargue et qui rassure à la fois. La marque d’un sentiment bien français qui s’appelait le Panache. Ce qui différenciait les gémissants condamnés des hommes libres appelés.

    « Peut être que ces charlatans ont raison, mais quand Elle viendra, je lui cracherai au visage, je t’embrasserai et je partirai le plus normalement du monde. N’est ce pas mon amour ? J’ai limite envie que tu aille chercher mon épée et que tu la mettes près de moi. »

    Il s’essuya la sueur avec le dos de sa manche.

    « Mais qu’est ce que je raconte ? Pardon mon amour si je divague trop, mais je ne crois pas en la fatalité. Et puis, de toute façon, la Mort ne connait pas notre nom. Quand elle m’aura pris, elle saura qu’il faut éviter la famille de Saint-Loup Ha Ha ! »

    C’était le spectacle d’une ruine annoncée, mais aussi les derniers feux d’artifice d’une vie riche et parfaite. Il avait vécu ce que bien des princes aimeraient vivre, connaissant la haine et l’amour, la guerre et le mariage, la vengeance et les enfants. Il avait vécu tout ce qu’un homme pouvait espérer vivre sur cette terre. Il fallait bien un départ à la hauteur.
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MessageSujet: Re: La Mort ne connait pas notre nom   Jeu 17 Fév 2011 - 22:52

Il était calme ? Tant mieux, parce qu'elle ne l'était pas du tout, calme. Elle traversait la pire angoisse de toute sa vie, alors elle n'était certainement pas calme. Elle détestait les mots qui sortaient de la bouche d'Amaël. Il divaguait complètement, à parler de bravoure et de dignité – c'était lui tout craché, d'ailleurs – alors qu'il était en train de s'étouffer. Elle regarda nerveusement vers la porte... Et ce médecin qui n'arrivait pas ! S'il n'y avait pas très vite du progrès, elle se promettait de partir elle-même tirer leur dernier charlatan en titre de son lit. Jamais là au bon moment, évidemment. Elle le lui ferait payer au centuple son retard. Elle... Seigneur, Amaël respirait à peine. Tétanisée, elle restait figée dans son attitude crispée, tout près de lui. Ses entrailles se tordaient violemment en un spasme de terreur douloureux. Elle ne savait même plus quoi dire. Cassandra se forçait à être pareille à elle-même, mais rien ne lui semblait plus difficile. C'était comme une pièce de théâtre qu'elle n'avait pas envie de jouer. Son sang bouillonnait, ses membres l'élançaient et son corps se couvrait d'une fine pellicule de sueur. Elle n'avait aucune idée de ce qui l'empêcher d'hurler à la mort. Elle se sentait acculée, comme si elle allait franchir un point de non-retour. Elle n'avait que le Seigneur à ses côtés pour affronter sa plus grande peur, celle de voir mourir Amaël.

Non ! Elle venait de penser au mot interdit. Amaël n'allait pas mourir, il allait... démentir sa pensée dans la seconde suivante. Que venait-il de dire ? Accueillir la mort ? Mais qu'est-ce qui lui arrivait ? Pourquoi devait-il parler de... mort ? Elle haïssait ce mot, elle l'avait banni de son vocabulaire. Farouchement, les dents serrées, Cassandra répliqua vertement :

- Certainement pas. Si elle montre le bout de son nez, je l'étripe sans pitié.

Et voilà qu'elle se mettait à répondre aux délires de son mari. Décidément, tout allait de travers. Rien n'allait plus depuis qu'il était tombé malade. Ses muscles étaient tendus sous l'étoffe de la robe. Elle allait remettre. Non, il ne fallait pas que ça arrive. Elle pouvait se contrôler. Même si son corps était crispé à l'extrême. Le paraître... jamais elle n'aurait cru user de faux-semblants avec Amaël. Jamais elle n'aurait pensé lui cacher son angoisse sous un vernis de douceur. Ce genre de manœuvres, elle les avait réservées à la Cour, à Rome, au Couvent. La grande différence résidait dans son envie démesurée de lui plaire, de rendre sa maladie plus acceptable. De... rendre ses derniers moments plus agréables ?

Et puis, il éclata de rire. Interloquée, oubliant la violence avec laquelle se tordaient son estomac, Cassandra le regarda sans comprendre. Rassurée jusqu'au plus profond de son être – Amaël pouvait rire, tout n'était pas perdu – elle resta pendue à ses lèvres jusqu'à ce qu'il termine.

Alors, quelque chose se brisa en elle. D'un coup les paroles d'Amaël prirent exactement le sens qu'elle ne voulait pas qu'elles prennent. Amaël sentait qu'il allait mourir. Et s'il le savait, c'était forcément que ça allait arriver, puisqu'il venait de capituler. Elle avait envie de hurler qu'il était hors de question pour le dernier bastion de capituler, puis elle croisa le regard de son mari. Comment avait-elle osé parler de capitulation ? Elle aurait du le savoir, Amaël ne capitulait jamais. Comment avait-il dit, déjà ? Ah oui, accueillir une invitée.

Le désespoir s'abattit sans pitié sur Cassandra. Elle vivait ses derniers instants avec lui. Il lui fallut plusieurs secondes de silence pour l'accepter. L'impossible commençait à prendre forme dans son esprit. En retenant de toutes ses forces les supplications qu'elle voulait lui adresser, Cassandra avala péniblement sa salive. C'étaient les derniers mots qu'ils échangeaient. Elle pouvait en faire une horrible trace ou un souvenir tendre. La tension qui l'habitait diminua petit à petit, remplacée par une sorte de léthargie. Elle faillit perdre connaissance, mais parvint à se ressaisir à temps. Pas question de jouer les petites natures à ce moment crucial ! Elle pensa à Narcissa, au chemin qui les attendait toutes les deux. Elles ne seraient plus que deux. Le savoir la glaçait de l'intérieur, mais elle avait des choses à dire à Amaël. Fussent-elles aussi stupides que je t'aime. Oui, c'était sans conteste le plus important et le plus beau qu'elle pouvait lui dire.

Incapable de lui refuser quoi que ce soit, elle se leva lentement, partit chercher son épée dans un coin de la chambre, puis revint près de lui. La sérénité qui habitait Amaël lui coupait le souffle. Comment parvenait-il à rester aussi paisible ? Malgré la maladie qui le rongeait, elle le trouva plus chevaleresque que jamais. Seigneur, elle l'aimait tellement ! Maladroitement, elle posa l'épée à côté de lui. Combien de temps, encore ? Combien de secondes pourraient-ils voler à l'éternité ?

Une larme, une seule, coula le long de la joue de Cassandra. Voilà, elle n'avait pas tenu jusqu'au bout. Elle retint toutes les autres, qui ne demandaient qu'à couler, et parvint même à sourire. Elle voulait lui dire merci, lui dire qu'il était l'homme le plus merveilleux qu'elle ait jamais rencontré, qu'elle était heureuse qu'il ait osé la demander en mariage, qu'elle avait aimé chacune de leurs rencontres dans les couloirs du Vatican, qu'elle avait apprécié son soutien continu, qu'elle ne voulait pas qu'il meure, qu'elle n'aimerait jamais que lui. Et mille autres choses encore. Tout ce qu'elle parvint à articuler, pourtant, ce fut :

- Je t'aime.

C'était la plus grande vérité qu'elle pouvait lui offrir avant son voyage dans l'au-delà. Avant qu'il ne rejoigne les lumineuses terres du Seigneur. Avant qu'il ne veille sur les Saint-Loup depuis le paradis.

- Je t'aime de toute mon âme.
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MessageSujet: Re: La Mort ne connait pas notre nom   Lun 7 Mar 2011 - 18:41


- Amaël de Saint Loup -
    La réponse vint d'abord comme un réflexe après tant d'années de mariage.

    « Moi aussi je t'aime. »

    Puis il réfléchit, et s'aperçut que ca ne devait pas être un réflexe. Aimer était un effort constant, voulu. Il s'aperçut qu'il avait choisi minute après minute de l'aimer durant des années, et le choix qu'il avait fait lors de sa demande en mariage, il l'avait fait à chaque instant qui avait suivi, chaque parole, chaque souffle. A force, ça s'était inscrit comme un automatisme, un pli pris à sa personnalité, mais aujourd'hui, c'était l'ultime choix qu'il ferait.

    « Je t'aime ô ma Cassandra. De la même force que le jour où je t'ai épousé. »

    Pendant ce temps, ses muscles s'étaient ramollis, ses os s'étaient usés et ses cheveux n'avait plus de couleurs. Tout le temps qu'ils s'étaient aimés, des empires étaient nés et avaient chutés, des gens avaient connu toute leur existence contenue dans ces seules années de mariage. Il avait vécu plus longtemps avec Cassandra que sans elle. A force, elle était devenue lui aussi.

    Il lui caressa le bras, et se souvint de tous les moments intimes qu'il avait passé avec elle également. Aucun homme sur terre n'aurait pu connaître son pareil, et n'en connaîtrait jamais. Il en était égoïstement satisfait. Alors qu'il reposa son bras sur le lit, sa main tapa sur du métal. Un peu surpris il regarda ce que c'était: dans sa confusion il ne se souvenait même plus que c'était son épouse qui l'y avait déposé. Mais il fut très content de l'y voir. Il voulut la tirer, mais il n'avait plus la poigne et à vrai dire, n'en avait plus vraiment l'envie. Ce qui comptait ce n'était pas la lame, c'était ce qu'elle signifiait.

    Un sentiment angoissant se fit de plus en plus sensible: il sentait que cela venait. Cette salope venait Il pouvait presque dire à quelle distance il restait. Chaque seconde était devenue une hallebarde. S'il voulait mourir debout, c'était maintenant qu'il fallait se lever, mais il était terrorisé à l'idée de le faire: se lever, c'était mourir à coup sûr, tandis que rester couché, c'était avoir une chance que ce ne soit pas cette seconde, ni celle là non plus... être allongé lui donnait une impression rassurante d'intemporalité, de pouvoir échapper à la fatalité.

    « Maintenant. »

    Son visage n'était pas du tout serein, il portait les traces du combat qu'il tentait de mener contre sa propre terreur d'aller à la rencontre de l'Inconnu. Il s'énerva à écarter les couvertures serrées autour de ses genoux, laissa pendre ses deux jambes affaiblies.

    « Je t'aime de tout mon coeur Cassandra. »

    Un dernier baiser sur la base du cou, humide de sueur, et un appel à l'aide muet alors qu'il serre l'épaule de son épouse. Son autre main trouva la garde de l'épée et sans chercher, il la prit et s'appuya dessus comme pour une canne. Il se mit debout avec une lenteur douloureuse, et on put craindre qu'il ne s'effondre tout à fait pour une dernière fois. Mais ses genoux réussirent à accomplir ce qu'on leur demandait, et appuyé sur le métal de son épée et sa femme de fer, il était à peu près soutenu.

    Dehors, le soleil de Rodez était doux.

    Comment marchait-on déjà? Il devait s'y prendre de la mauvaise façon: ça ne pouvait pas être aussi difficile d'avancer son pied nu sur la pierre. Faute de mieux, le Comte de Saint-Loup fit malgré tout glisser son pied sur le sol et avança de vingt pénibles centimètres. Son épouse était tout contre lui, la serrait dans ses bras. Que c'était bon d'être dans ses bras. Qu'il l'aurait regretté si c'avait été elle qui était partie la première.

    Un gargouillis informe fit office de rire. Oui, il aimait sa femme de tout son cœur, et il avait un cœur de lion.

    Mais cette impression tyrannique refaisait surface: les secondes étaient de moins en moins nombreuses, la distance de plus en plus courte. Déjà, son esprit faisait ses bagages: il avait tout à fait oublié sa fille Narcissa. Son épouse Cassandra serait bientôt elle aussi évacuée, comme tous ses souvenirs d'enfance, de jeunesse, et il ne resterait plus qu'un locataire dans cet esprit autrefois fait de panache: la Mort.

    Il fit un vrai pas vers le soleil, il devait l'atteindre à tout prix une dernière fois. Il tremblait un peu, mais globalement tout son corps répondait à l'appel, attendant le dernier carré avec impatience. Amaël de Saint-Loup se lança en direction du soleil de Rodez comme pour la charge de la cavalerie légère.

    La Mort, elle avait un turban et une barbe grise chaotique, la peau brune, un cimeterre dans les mains. Elle l'avait touché à l'épaule, arrachant une série de maillons de sa cotte. Amaël lui avait planté son épée dans la gorge.

    Haletant, les cheveux en tout sens ou plaqués par la sueur, la bouche en sang, le Comte de Saint Loup franchit encore un mètre.

    La mort, c'était le mur d'eau qui avait balayé le pont de cette galère. Elle l'avait attrapé au vol et balloté comme un chaton, mais par chance l'avait relâché au bon moment: Amaël s'était écrasé contre un banc de nage. La mort, à travers le vent de tempête, avait sifflé de rage

    Décrire toutes les douleurs qui le parcouraient serait trop long: un à un, ses organes l'abandonnaient et disaient bonjour au nouveau propriétaire. Seuls les muscles de la marche, ouvriers trop butés pour comprendre le sens du mot « fin », continuaient de marcher. Ils faisaient ce pour quoi ils étaient fait, ce qu'ils avaient fait pendant plus d'un demi-siècle.

    La mort, c'était cette déesse du givre qui avait dévoré son cheval alors qu'il passait le dernier chas en direction du col du Saint-Gothard. La bête l'avait vue, avait hennie de terreur, et avait été directement mordue au coeur. Comme une meute de loup vicieuse, la Mort avait rôdé autour de l'homme tout le temps qu'il lui avait fallu pour atteindre le refuge du col du Saint-Gothard. Le froid lui avait dévoré les extrémités, il avait pleuré durant très longtemps, mais Amaël avait lutté au corps à corps avec Elle. Et il ne mourut pas dans les montagnes helvétiques.

    Ca y est, la Mort était dans la chambre. Invisible pour tous, mais plus que sensible pour Amaël. Elle était à moins de deux mètres de lui et de Cassandra, et avançait d'un pas tranquille et assuré. Cette fois, ni l'habileté, ni la chance, ni la volonté ne pourraient sauver ce guerrier horripilant: la maladie les ignoraient tous trois.

    Amaël, tout horizon bouché par le délai qui courait, fit une grande inspiration sonore et paniquée, et fit un grand pas, encore un. C'était l'ultime effort de sa vie, alors il pouvait se crever à la tâche pour de vrai. Cette fuite, c'était le plus beau combat de toute sa vie, le seul qui était totalement voué à la défaite, et c'était ce qui faisait un peu sa beauté.

    Enfin, il arriva sur le balcon. Le soleil de Rodez. La paix apportée par la brise chaude. La paix. La paix. La paix.



    Dehors, le soleil de Rodez était doux.




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MessageSujet: Re: La Mort ne connait pas notre nom   Mer 4 Mai 2011 - 19:58

Cassandra le savait, qu'il l'aimait. Elle le savait, mais elle était toujours aussi heureuse de l'entendre. C'était une vérité dont elle était incapable de se lasser. Ils étaient unis par le mariage jusqu'à la mort, et juste avant que cette dernière ne survienne pour lui arracher son époux, ils échangeaient à nouveau leurs consentements. Tout en s'efforçant de ne pas penser au chemin qu'ils avaient parcouru ensemble afin de ne pas vivre ses derniers moments avec lui distraite par d'heureux souvenirs, Cassandra aida Amaël à se lever. L'opération était lente, pénible et douloureuse, mais ni elle ni lui n'y auraient renoncé. Amaël était maître de sa destinée, et s'il avait choisi de mourir debout, qui était-elle pour s'y opposer ? Son cœur avait déjà explosé en mille morceaux. Les difficultés qu'éprouvait son mari à avancer, elle les vivait dans sa chair, comme s'ils partageaient un seul un même corps en cet instant. Chancelante, aveuglée par la douleur, elle supporta courageusement Amaël jusqu'au balcon, endurant mille morts avec lui, réalisant à peine que cette difficulté était la dernière qu'ils surmontaient ensemble.

Enfin, ils parvinrent au balcon. Contrastant férocement avec la pénombre dans laquelle était plongée leur chambre, le soleil éclairait délicatement leur ville. Le soleil de Rodez était doux, pour une fois. Ressentant sa caresse chaleureuse sur sa joue, Cassandra s'arrêta un instant, surprise par la délicatesse des rayons. Elle plissa des yeux et... Amaël s'effondra.

À peine son geste vers lui fut-il amorcé qu'elle vit ses yeux grand ouverts, sans vie. Cassandra s'immobilisa aussitôt. Elle ne pouvait plus rien faire pour lui. Des tremblements sans cesse plus violents s'emparèrent d'elle. Alors c'était... fini ? Il ne serait plus jamais là ? Elle n'était pas sûre de parvenir à l'accepter. Elle ressentit une forte douleur causée par deux secousses musculaires, qui se suivirent de près et achevèrent de la plonger dans le désespoir le plus total. Qu'était-elle censée faire, maintenant ? Incapable de faire un geste, Cassandra eut des vertiges et se laissa lourdement tomber à terre, aux côtés de feu son époux. Les larmes inondaient son visage, mais elle en avait à peine conscience. Elle manquait d'air. Souffrance et douleur... parvenaient à peine à exprimer la profondeur de sa détresse. Alors, elle pleura, tout seule, de tout son saoul.

Une éternité s'écoula avant qu'elle ne commence à reprendre ses esprits.

Le malheur venait de s'abattre sur la maison de Saint-Loup. Le Comte de Rodez venait de mourir sans héritier. Cassandra ne put s'empêcher de songer, pendant un bref instant, qu'elle aurait voulu avoir d'autres enfants avec lui. Plongée dans son affliction, elle tenta vainement de repousser les regrets qui l'assaillaient. La force de sa tristesse l'arracha à son amertume. Elle venait d'être atteinte au plus profond d'elle-même. Avant tout, elle avait perdu son mari. Quelle terrible épreuve, par laquelle tant de femmes étaient passées avant elle... douleur qu'elle comprenait seulement maintenant dans toute son étendue. Oh Seigneur ! Aurait-elle cette peine lancinante à supporter jusqu'à la fin de ses jours ? Était-elle seulement capable de vivre sans Amaël ? Et Narcissa ? Mon Dieu, qu'allait-elle dire à Narcissa ? Lui apprendre la nouvelle serait une nouvelle épreuve.

Lentement, Cassandra osa enfin toucher la dépouille de son époux. Elle arrangea sa position et ferma tendrement ses yeux. Adieu, Amaël. Narcissa et elle le feraient vivre à travers elles. Il serait fier de leur destinée, parce qu'elles ne se laisseraient pas enfoncer par le malheur. Elles feraient honneur à leur nom, à son nom. C'était une promesse qu'elle se faisait, qu'elle lui faisait. Elle savait qu'il n'aurait pas voulu qu'elle dépérisse et se laisse mourir. Jamais pourtant la tentation n'avait été si forte... mais il y avait Narcissa. Ne serait-ce que pour elle, Cassandra ne pouvait pas sombrer.

Le deuil commençait, et Cassandra savait que pour elle, il ne finirait jamais. Amaël serait le seul et l'unique. Elle releva la tête, se laissant aveugler par les rayons qui pénétraient maintenant la chambre avec plus de puissance.

Dehors, le soleil de Rodez était doux.
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